Monthly Archives: June 2018

Un « second génocide » au Rwanda : retour sur un débat complexe

file-20180622-26564-82q1spIl faut être reconnaissant à la spécialiste du génocide au Rwanda Claudine Vidal pour avoir proposé un échange serein sur un thème aussi grave que le génocide qu’aurait commis le Front patriotique rwandais (FPR) contre les Hutus.

En réalité, Claudine Vidal ne s’exprime pas tant sur le contenu du livre de Judi Rever, mais sur ses objectifs, sa finalité. Elle trouve que l’articulation entre enquêtes et preuves à finalité judiciaire, dans ce livre comme dans d’autres publications, pose problème : il s’agit, dit-elle, d’un « réquisitoire au sens juridique du terme : la description des massacres est conduite de façon à établir la qualification de génocide. »

Avant de revenir sur cette question méthodologique, voyons comment Claudine Vidal aborde le contenu du livre. Elle n’exprime nulle part son désaccord sur les faits. Elle dit même que ceux-ci étaient connus dans leurs grandes lignes et que le livre n’apporte donc pas de révélations, mais recueille de nouveaux éléments. Elle ne dit pas non plus que le livre ne montre pas que le FPR aurait commis un génocide contre les Hutus, même si elle utilise le terme « massacres » lorsqu’il s’agit des crimes dont les Hutus ont été victimes. Enfin, elle ne conteste pas que les crimes du FPR sont restés impunis.

Des nouvelles données fondamentales

Je pense, cependant, que Claudine Vidal sous-estime l’importance des nouvelles données fournies par Judi Rever. Basées sur de nombreux entretiens avec des anciens – y compris des repentis – du FPR, de deux rapports jusqu’ici restés secrets du bureau « Enquêtes spéciales » du Tribunal pénal international sur le Rwanda (TPIR) et d’un nombre important de témoignages assermentés recueillis par le bureau du procureur du TPIR, ces nouvelles données constituent un saut qualitatif et quantitatif de notre connaissance des crimes commis par le FPR.

Surtout, ces données permettent d’avancer la qualification de génocide, alors que la plupart des spécialistes du Rwanda, y compris moi-même, avaient jusqu’à présent rejeté la thèse du double génocide. Or des dizaines de récits très concrets de massacres montrent l’intention de détruire les Hutu, comme tels, ce qui correspond à la définition de la Convention sur le génocide. Un indicateur très fort de cette intention est la séparation de Hutus et de Tutsis, souvent avec l’aide de civils tutsis, après quoi les Hutus sont tués et les Tutsis épargnés.

Vérité juridique et vérité historique

Claudine Vidal estime, toutefois, qu’il n’est « pas nécessaire d’affirmer l’existence d’un génocide pour justifier des enquêtes sur des massacres (de Hutus). » Il lui suffit « de considérer que les leaders du FPR ont effectivement mené une politique de terreur fondée sur des massacres de Rwandais hutus. »

Cela est sans doute vrai, et les responsables du FPR auraient pu être poursuivis pour crimes de guerre ou pour crimes contre l’humanité, deux qualifications que le TPIR avait dans son mandat. Le problème est que ces poursuites n’ont pas eu lieu pour des raisons bien connues, et que le FPR a donc bénéficié de l’impunité la plus totale.

Que ceux frustrés par cette injustice veuillent « susciter le scandale », comme le dit Claudine Vidal, n’est donc pas étonnant. De toute façon, aucune juridiction n’est aujourd’hui compétente pour juger les suspects du FPR, dont les crimes resteront très probablement impunis malgré leur caractère imprescriptible. Dès lors, si la vérité judiciaire ne sera pas établie, la vérité historique peut et doit être recherchée, et le livre de Rever contribue à cette quête.

Le droit et le devoir des chercheurs

Claudine Vidal a également raison de dire, en conclusion, que les sciences sociales ne sont pas limitées par les contraintes d’enquêtes judiciaires qui visent la poursuite et la condamnation dans le contexte bien déterminé du droit et de la justice. Cependant, les sciences sociales, elles aussi, sont tenues d’utiliser les termes exacts pour décrire les phénomènes qu’elles observent (un meurtre prémédité est un assassinat ; un homicide peut être involontaire).

Un camp de réfugiés rwandais à l’est du Zaïre (Congo), en 1994. Dave Proffer/WikimediaCC BY

En 1994, tant Claudine Vidal que moi-même, ainsi que de nombreux autres, avons qualifié de génocide les crimes dont les Tutsis venaient d’être victimes, et cela avant la première enquête judiciaire, et a fortiori des poursuites et des condamnations judiciaires. C’était notre droit et notre devoir. Pourquoi Judi Rever n’aurait-t-elle pas aujourd’hui ce même droit et ce même devoir ?

Je termine sur la question posée par Claudine Vidal dans le titre de sa contribution. Je ne vois pas d’indication que Rever aurait voulu « à tout prix » rechercher un deuxième génocide. Voyant sa démarche, qui s’étale sur une vingtaine d’années, j’ai plutôt l’impression que la possibilité que le FPR ait commis un génocide est venue se préciser, pour enfin être confirmée. Des éléments contingents, et surtout l’accès à de nombreux documents confidentiels du TPIR, ont contribué à autoriser ce constat. Mais rien n’indique que Rever est partie de l’hypothèse d’un génocide et que toute sa recherche ait été orientée dans le sens de prouver cette hypothèse.

Filip Reyntjens

Source: Theconversation.com

Non-lieu confirmé en appel pour le prêtre Wenceslas Munyeshyaka dans le génocide rwandais

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Abbé Wenceslas MUNYESHYAKA

La justice a confirmé jeudi 21 juin 2018 le non-lieu dont a bénéficié Wenceslas Munyeshyaka, un prêtre rwandais installé en Normandie et qui était visé par la plus ancienne plainte en France concernant le génocide de 1994 au Rwanda.

La justice a confirmé jeudi 21 juin 2018 le non-lieu dont a bénéficié Wenceslas Munyeshyaka, un prêtre rwandais installé en Normandie et qui était visé par la plus ancienne plainte en France concernant le génocide de 1994 au Rwanda.

La cour d’appel de Paris a ainsi confirmé l’ordonnance rendue, en octobre 2015, par les juges du pôle Crimes contre l’humanité au sujet de ce prêtre de 59 ans, dont les parties civiles avaient fait appel.

Les juges d’instruction avaient estimé que sa passivité face aux massacres ne pouvait suffire à l’accuser de « génocide » et à le juger devant la cour d’assises de Paris, malgré le rôle « trouble » qu’il avait joué dans sa paroisse de Kigali.

Un non-lieu requis par le parquet

Le parquet de Paris avait requis ce non-lieu, faute de charges suffisantes au terme d’une enquête de vingt ans, nourrie de centaines de témoignages et de plusieurs confrontations, ainsi que des déplacements sur place des juges et des gendarmes spécialisés.

« C’est au-delà de l’acquittement, cela signifie qu’il n’y a pas de charges », s’est félicité auprès de l’AFP Me Jean-Yves Dupeux, l’avocat de l’ecclésiastique. « Voilà un homme qui est mis en cause depuis 23 ans pour des faits gravissimes, qui s’est défendu pied à pied et qui a réussi à démontrer qu’il s’agissait d’accusations mensongères », a-t-il ajouté, dénonçant « une procédure mise en œuvre par des associations proches du pouvoir rwandais et sous pression politique permanente ».

« Nous allons envisager sérieusement la possibilité d’un pourvoi en cassation », a réagi Alain Gauthier, président du Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR), association en pointe dans les poursuites de possibles génocidaires réfugiés en France.

Une absence de réactions mais pas une participation active

L’enquête avait démarré dès les premières plaintes en 1995 en France, où s’était installé le prêtre. Le Tribunal pénal international pour le Rwanda, qui souhaitait le juger, s’était désisté au profit des juridictions françaises, dont la loi reconnaît une compétence universelle pour les crimes les plus graves. À l’époque des massacres, le prêtre était vicaire de la paroisse de la Sainte-Famille à Kigali, où furent accueillis des milliers de civils. Il y circulait armé et protégé d’un gilet pare-balles pendant le génocide qui a fait, selon l’ONU, quelque 800 000 morts entre avril et juillet 1994, principalement au sein de la minorité tutsi.

L’accusation des témoins la plus fréquente « était son absence de réaction lors de ces exactions » mais « peu de témoins rapportaient une contribution active du mis en examen » aux intrusions meurtrières des miliciens hutus, avaient souligné les juges d’instruction dans leur ordonnance.

Paris-Normandie

Miracle ou mirage rwandais: faut-il croire aux chiffres?

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Vue de la ville de Kigali.© RFI/Stéphanie Aglietti
Des Journées européennes de développement au sommet du G7, Paul Kagame, actuel président en exercice de l’Union africaine, est invité partout, malgré son troisième mandat officiellement obtenu à près de 99% des suffrages exprimés. Même en France, malgré les accusations réciproques et l’interdiction de l’enseignement du français, c’est au Rwanda et à sa candidate Louise Mushikiwabo que le président Emmanuel Macron apporte son soutien pour le poste de secrétaire général de la Francophonie. Le Rwanda est présenté comme un modèle de développement pour l’Afrique et le bon élève de la politique de l’aide. Pourtant, tout comme sur la question des droits de l’homme et de la démocratie, de plus de plus de voix se font entendre pour critiquer ce modèle qui exclut des fruits de la croissance des millions de paysans rwandais parmi les plus défavorisés.

« Le Rwanda est aujourd’hui perçu comme l’un des pays les plus avancés et les plus respectés d’Afrique », justifie un porte-parole d’Arsenal. En s’achetant une manche du maillot de son équipe fétiche, Paul Kagame a créé une polémique, suscitant des critiques, y compris chez les parlementaires britanniques et néerlandais, deux pays qui ont longtemps été les soutiens du pays. Mais le célèbre club anglais persiste et signe, parlant d’un contrat de sponsoring signé après un processus d’évaluation menée par des « experts indépendants ». « Le Rwanda s’est transformé radicalement ces derniers temps », croit savoir le porte-parole du club.

Dans un contexte de restriction, de l’aide humanitaire internationale, le Rwanda qui figure toujours parmi les plus pauvres et les plus assistés d’Afrique, vient de débourser 40 millions de dollars sur trois ans pour cette campagne des plus ambitieuses, « Visit Rwanda ». Selon l’Agence rwandaise de promotion des investissements, avec cette simple mention sur un maillot vu 35 millions de fois par jour, selon le club, les revenus du tourisme devraient doubler sur les six prochaines années pour dépasser les 800 millions de dollars. L’une des principales attractions touristiques du Rwanda, ce sont ses parcs, ses volcans et les gorilles des montagnes chers à l’anthropologue Diane Fossey. Un fan d’Arsenal devra débourser 1 500 dollars pour une heure en leur compagnie. Comme dans d’autres secteurs, le petit Rwanda a toujours visé un tourisme haut de gamme, cantonné aux lodges et aux hôtels de luxe. Pour atteindre son objectif, il lui faudra entre 10 000 à 15 000 touristes supplémentaires par an, avec des poches bien garnies. Rien que l’on considère impossible au pays des Mille Collines, 24 ans après un génocide qui, selon l’ONU, a coûté la vie à 800 000 Tutsis et Hutus modérés, soit un dixième à l’époque de sa population.

Aujourd’hui présenté par les bailleurs comme l’une des économies les plus dynamiques d’Afrique, le Rwanda a connu une croissance du PIB d’environ 8% par an entre 2001 et 2014, sous la conduite de son homme fort. L’ancien chef rebelle, Paul Kagame, prend officiellement le pouvoir six ans après le génocide. L’an dernier, le président rwandais s’est officiellement fait réélire à près de 99%. Une modification de la Constitution peut lui permettre aujourd’hui de garder les rênes du pays jusqu’en 2034. Il n’y a plus beaucoup de détracteurs pour lui barrer la route. Au Rwanda, presque tous les opposants ont été tués, emprisonnés ou vivent en exil, selon l’ONU. Même les bailleurs, sans doute sur fond de culpabilité liée au génocide, mais aussi peut-être par crainte de représailles, hésitent à le contredire.

Des distributions alimentaires ciblées

Dans une Afrique de l’Est et centrale soumise depuis 2014 à des sécheresses, des inondations à répétition causées par le changement climatique, le Rwanda est étrangement absent des rapports du Programme alimentaire mondial sur la sécurité alimentaire, comme si les phénomènes climatiques s’arrêtaient à la frontière. « C’est sans doute faute de données récentes », assure un porte-parole du PAM qui se dit bien conscient de la gravité de la sécheresse au Rwanda. Mais l’agence onusienne dit espérer être en mesure de publier dans les prochaines semaines les résultats préliminaires de l’analyse sur la sécurité alimentaire et la vulnérabilité des personnes au Rwanda. Quand la presse régionale fait état de déplacements dans les pays voisins de milliers de familles rwandaises frappées par la sécheresse, le HCR dit ne pas être informé.

L’existence des distributions alimentaires d’urgence était quasi-taboue au Rwanda. Des journalistes ont été inquiétés pour avoir voulu évoquer la question de la malnutrition. Mais en janvier 2018, le gouvernement rwandais a finalement reconnu avoir assisté en 2016 quelque 100 000 « foyers », soit plus d’un demi-million de Rwandais, avec une aide alimentaire d’urgence dans les provinces du sud et de l’est. Selon le New Times, quasi-agence de presse du régime, la ministre des Affaires sociales s’est engagée cette année encore à ce que « aucun Rwandais ne meure de faim », malgré une nouvelle période de sécheresse débutée en octobre 2017 puis des inondations qui ont déjà fait des centaines de morts.

Depuis le début de l’année, Kigali annonce tous les mois des distributions alimentaires ciblées et assure avoir suffisamment de nourriture pour tout le monde. Selon des documents internes au PAM, le gouvernement avait pourtant en 2016 demandé au moins une fois à l’agence onusienne d’assister quelque 125 000 Rwandais et l’agence onusienne avait planifié cette opération. Interrogé sur la fréquence et l’importance de ces distributions depuis, le Programme alimentaire mondiale assure que cette assistance ne s’est finalement pas révélé nécessaire et dit n’avoir fait depuis aucune distribution « à grande échelle » et « indiscriminée » à des Rwandais vivant au Rwanda. L’agence onusienne qui connaît de graves difficultés financières décrit comme une « évolution positive » le fait que Kigali se retrouve aujourd’hui seule en première ligne.

Les statistiques sont-elles truquées ?

En 2014, l’Institut rwandais des statistiques a annoncé que la pauvreté au Rwanda était en net recul, passant de 44,9 % en 2010 à 39,1% en 2014, soit une baisse de six points. L’Institut britannique OPM, qui jusque-là apportait un appui technique sur ce projet, s’est refusé à cosigner l’étude sans plus d’explication. Mais des chercheurs belges, comme Filip Reyntjens ou plus récemment Sam Desiere, ont remis en cause ces chiffres ; l’un dénonçant une manipulation derrière la « mise à jour » opérée par l’Institut rwandais dans le calcul du panier de consommation de base des ménages rwandais ; l’autre, démontrant que l’inflation était plus élevée que ce que les autorités pouvaient reconnaître.

Pour Sam Desiere, spécialiste de la question des statistiques dans les pays en voie de de développement, le taux de pauvreté au Rwanda n’aurait pas baissé de six points, mais augmenté d’un peu plus d’un point. Sur la même période, le taux d’inflation ne serait pas de 17%, mais de plus de 30%, ce qui entraînerait une plus grande vulnérabilité, notamment dans les couches les plus pauvres de la population rwandaise.

L’ancien expert de la Banque mondiale, Bert Ingelaere, en fait même une tribune dans le New York Times publiée le 2 août 2017 et intitulée « Le président pour toujours ». Quelques jours avant la réélection annoncée de Paul Kagame, il décrit publiquement comment, alors qu’il travaillait encore pour l’institution de Bretton Woods, on lui a demandé de ne pas poursuivre une étude dont les questions ne plaisaient pas au gouvernement rwandais. « Les questions étaient standard pour tous les pays, certaines portaient sur la gouvernance », précise Bert Ingelaere. « Je n’ai rien dit publiquement sur le coup parce que je pensais à la sécurité de nos équipes rwandaises sur le terrain », conclut ce désormais maître de conférences à l’Université d’Antwerp et auteur du livre Les cours Gacaca au Rwanda : rechercher la justice après le génocide.

Une autre experte explique avoir été elle aussi censurée. Elle avait effectué un rapport d’évaluation pour le compte d’une ONG d’un programme de lutte contre la pauvreté. « Mon rapport montrait des taux de malnutrition très inquiétants dans certains villages rwandais, l’ONG n’a pas voulu le publier parce que cela démontrait aussi que ses programmes n’avaient pas les résultats escomptés », confie encore l’experte. « Entretenir l’idée d’un miracle rwandais, ça profite tout autant aux bailleurs et aux ONG qu’au gouvernement rwandais », confirme un responsable d’ONG, qui poursuit : « Il y a une indulgence, sans doute emprunte d’un fond de culpabilité du génocide, mais qui ne rend pas compte de la réalité. »

Paul Kagame tape du poing sur la table

Au mois de février 2018, lors de la retraite organisée chaque année par le régime rwandais, le président Paul Kagame a lui-même tancé ses ministres pour les mauvais résultats en termes de malnutrition chronique. 37% des enfants de moins de cinq ans en souffrent toujours. « Est-ce que nous manquons à ce point de nourriture ? » a lancé l’homme fort du Rwanda, se disant fatigué de devoir répéter les mêmes choses. « Paul Kagame aime faire ça, il aime jouer les sauveurs, mettre le gouvernement en ordre, comme un PDG efficace », s’amuse un observateur. Officiellement, ces quatre dernières années, ce taux est resté quasi-inchangé. 37%, c’est six points de moins que son voisin, la République démocratique du Congo, souvent décriée pour sa mauvaise gestion.

De l’autre côté de la frontière, au Congo, avec un taux de malnutrition chronique de 43%, l’Unicef parle d’une « urgence silencieuse », d’un risque de retard dans l’éducation et le développement de ces enfants. Pour René Mugenzi, activiste rwandais en exil en Grande-Bretagne, la faim fait tellement partie du quotidien des Rwandais que pour pouvoir en parler sans violer le tabou, ils l’ont appelée « Nzaramba », ce qui signifie « que ta vie soit longue ». Un journaliste rwandais confirme : « C’est l’expression utilisée dans l’est du pays, mais il existe d’autres expressions “Warwaye ryani”, “Shira Umuteto”… Il y en a presque autant que de districts ». Pour les organisations paysannes rwandaises, certains de leurs partenaires, des chercheurs rwandais comme étrangers, cette insécurité alimentaire croissante dans certaines parties du pays n’est pas uniquement due au changement climatique.

Une mauvaise répartition de la croissance ?

Il y a dix ans, le Rwanda s’engageait à bras le corps dans la « révolution verte » promue par le FMI et la Banque mondiale, imposant des cultures de rente comme le maïs ou le blé, plus sensibles aux aléas climatiques, et un développement à marche forcée, à coup de semences améliorées, de fertilisants et d’engrais chimiques, à des paysans rwandais qui constituent aujourd’hui encore la frange de la population la moins éduquée et la plus pauvre du Rwanda. La production agricole, elle, contribue pourtant à plus de 30% du PIB. « Il y a des réels gains de productivité, c’est un facteur à ne pas négliger dans un pays aussi densément peuplé »,  explique An Ansoms, professeure à l’université catholique de Louvain.

An Ansoms fait partie d’un collectif de chercheurs étrangers qui, depuis l’an dernier, tire la sonnette d’alarme. Cette course à la productivité aurait surtout bénéficié aux élites rwandaises, devenues les intermédiaires dans cette « révolution verte », et aux agriculteurs qui disposent d’au moins deux hectares, quand 70% des parcelles cultivables font aujourd’hui moins d’un hectare et que 70% de la population vit encore de ce qu’elle produit.

« Ce qui n’est jamais expliqué dans toute la littérature sur la révolution verte ou dans les success stories sur le Rwanda relayées par le gouvernement et les bailleurs, c’est que pour chaque Rwandais qui accepte d’ouvrir un compte en banque et toutes les conditions des politiques d’Etat, il y a au moins un Rwandais qui en est exclu », affirme Chris Huggins, professeur à l’université d’Ottawa et auteur de La réforme agricole au Rwanda : autoritarisme, marchés et zones de gouvernance, paru en octobre 2017.

Les paysans aussi se plaignent d’être les laissés pour compte du « miracle rwandais ». « Ce n’est pas comme pour tous les autres métiers, nous, c’est un peu comme si on opérait dans l’informel », déplore un paysan rwandais. « Quand on distribuait les cartes d’identité, toute personne qui n’avait pas de boulot, qui était chômeur et travaillait une heure par jour, était enregistrée comme un agriculteur. » Au Rwanda, 17epays le plus pauvre au monde, le taux de chômage est officiellement de 16,7%, un chiffre comparable à celui de l’Espagne, 14e puissance mondiale.

« Même ceux qui ont quelques ares de terrain, même l’agent de l’Etat, même la prostituée avec un jardin, sont considérés comme des agriculteurs. Et ça empêche de faire des politiques adaptées aux différentes catégories », peste encore l’agriculteur.

Pour lui, comme pour d’autres sur les collines rwandaises, il faut aujourd’hui assouplir les politiques publiques, offrir des « services spécifiques ». Même si l’Etat fait « beaucoup d’efforts », reconnaissent ces paysans, en subventionnant les intrants pour ceux qui acceptent de rejoindre son programme d’intensification des cultures, ces efforts restent tournés vers le développement d’un agrobusiness dans lequel l’Etat, le régime et leurs démembrements tiennent une place prépondérante. Une des sociétés du ministère de la Défense, l’APTC (Agro Processing Trust Corporation), a longtemps été l’un des principaux acteurs dans la chaîne d’approvisionnement en fertilisants et en semences. « Nous, tout ce qu’on demande, c’est un traitement équitable » conclut l’agriculteur.

Sonia Rolley

Source: RFI

Miracle ou mirage rwandais: faut-il croire aux bienfaits de la révolution verte?

Rwanda-The_0Des Journées européennes de développement au sommet du G7, Paul Kagame, actuel président en exercice de l’Union africaine, est invité partout, malgré son troisième mandat officiellement obtenu à près de 99% des suffrages exprimés. Même en France, malgré les accusations réciproques et la suppression de l’enseignement du français au primaire, c’est au Rwanda et à sa candidate Louise Mushikiwabo que le président Emmanuel Macron apporte son soutien pour le poste de secrétaire général de la Francophonie. Le Rwanda est présenté comme un modèle de développement pour l’Afrique et le bon élève de la politique de l’aide. Pourtant, tout comme sur la question des droits de l’homme et de la démocratie, de plus de plus de voix se font entendre pour critiquer ce modèle qui exclut des fruits de la croissance des millions de paysans rwandais parmi les plus défavorisés.

La Fédération des agriculteurs et des éleveurs du Rwanda, Imbaraga, ose aujourd’hui le dire tout haut, ce que beaucoup d’observateurs étrangers n’auraient pas cru possible il y a encore quelques mois. « Le gouvernement fait beaucoup d’efforts, mais les agriculteurs rwandais restent les plus pauvres parce qu’ils dépensent aujourd’hui plus qu’ils ne reçoivent », assure son secrétaire général, Joseph Gafaranga. Une déclaration que les experts du régime rwandais jugent exagérée. « Ces paysans sont des assistés, le gouvernement dépense des millions en subventions et en formation », insiste l’un d’eux. Et pourtant la liste des dépenses est longue, de l’achat des semences et des fertilisants à l’imposition de taxes réelles ou illégalement établies par les dirigeants des coopératives ou des autorités locales. Mais des discussions sont en cours entre le gouvernement et la fédération paysanne qui a formulé une série de propositions visant à améliorer les conditions de vie des paysans les plus pauvres, très largement majoritaires dans le pays.

Avec la politique d’intensification des cultures mise en place depuis dix ans, le Rwanda s’est inscrit dans la « révolution verte » âprement défendue par la Banque mondiale et le FMI, maintes fois réformée officiellement pour produire plus de justice sociale, mais toujours aussi critiquée quarante ans pour les inégalités qu’elle creuse et son coût écologique. L’idée de cette « révolution » est simple : avec des semences améliorées et des fertilisants, la production peut croître et nourrit une population toujours croissante. En Asie, entre 1970 et 1995, grâce à l’introduction de nouvelles variétés de blé et de riz, la production agricole a cru de 310 millions à 650 millions de tonnes par an, alors que la population asiatique a plus que doublé.

Pour les détracteurs de la révolution verte, cette politique a eu un coût écologique élevé et aurait même plongé jusqu’à 800 millions d’Asiatiques sous le seuil de pauvreté. Vivre avec moins d’un dollar par jour, c’est le niveau choisi par la Banque mondiale pour définir le seuil de la pauvreté, selon ses plus âpres critiques. Certains de ses défenseurs rétorquent que, sans la Révolution verte, au vu de la croissance de la population mondiale (quatre milliards de plus d’êtres humains), le nombre de pauvres serait plus élevé encore. Le débat est presque aussi vieux que l’idée, même si les Institutions de Bretton Woods promettent à chaque réforme que la redistribution des ressources sera plus équitable.

L’épineuse question des terres

« Il y a beaucoup de rapports d’études là-dessus, ce sont les paysans les plus pauvres qui s’en sortent le moins avec la révolution verte, mais au Rwanda, malheureusement, cela constitue une très grande majorité de la population », explique Chris Huggins, professeur à l’université d’Ottawa. Ce dernier a passé plus de quinze ans à travailler sur l’épineuse question des terres, notamment au Rwanda, il a publié l’an dernier un livre intitulé La réforme agricole au Rwanda : autoritarisme, marchés et zones de gouvernance. Au pays des Mille Collines, la question des terres reste un sujet sensible. Ce n’est que dix ans après le génocide qu’une loi encadrant la propriété a été adoptée, avec pour objectif affiché de renforcer les droits des propriétaires terriens.

Pour enrayer le morcellement des terres, le gouvernement rwandais a interdit de diviser les terres de moins d’un hectare. « Même si c’est une bonne mesure d’essayer d’éviter les subdivisions à l’infini, chaque médaille a son revers », explique un membre de la société civile. « 70% des Rwandais n’ont que ça à transmettre en héritage à leurs enfants ». L’autre mesure qui réduit la possibilité pour le petit paysan de vendre ou de transmettre sa terre, ce sont les 30 000 francs rwandais de frais administratifs, exigés jusqu’ici pour enregistrer le titre de propriété, quelle que soit la taille de la parcelle. Pour le professeur Chris Huggins, cette dernière mesure est de nature à encourager les petits paysans à transmettre illégalement leurs parcelles et à nuire à terme à la fiabilité du cadastre que le gouvernement rwandais a mis quatre ans à constituer.

Avec 500 habitants au kilomètre carré, le Rwanda, c’est Taïwan sans les gratte-ciel, un maillage serré de micro-parcelles cultivées flanquées sur des collines plus ou moins escarpées, des agriculteurs, des éleveurs, des déplacements de populations depuis l’indépendance et des conflits fonciers à foison. Au Rwanda, même les marécages sont mis à contribution, surtout en saison sèche. Seuls les parcs, ses volcans et ses gorilles, sont protégés. Or depuis le génocide de 1994, la population rwandaise a doublé, dépassant les 13 millions d’habitants. Le nombre de terres cultivées au Rwanda croît chaque année.

Une surexploitation sur fond de croissance démographique

Selon le dernier rapport de l’Institut de recherche et de dialogue pour la paix (IRDP), entre 2007 et 2010, le nombre de terres officiellement cultivées a été multiplié par dix. Aujourd’hui encore, la Fédération des paysans et éleveurs du Rwanda demande au ministère de l’Agriculture à pouvoir utiliser les terres disponibles le long des rivières, des lacs, à l’aider à consolider les terres d’altitude. Toutes ces propositions ont été favorablement accueillies par le gouvernement tant la pression sur les terres est forte. « Depuis 2012, les femmes peuvent aujourd’hui hériter au Rwanda, ce qui est une bonne chose, mais cela rajoute encore de la pression », dit Chris Huggins.

Au Rwanda, c’est dans les milieux ruraux que la croissance de la population reste la plus forte. Sur les collines, les femmes continuent de faire cinq à six enfants. « Le nombre d’agriculteurs augmente et la superficie de terres cultivées par famille diminue. Nous avons moins de terres que nos voisins, ça nous rend moins compétitifs, on ne produit pas assez », regrette le patron du syndicat paysan Joseph Gafaranga, quand la production agricole représente déjà 30% du PIB. C’est aussi sur les collines qu’on enregistre les taux de malnutrition chronique les plus élevés chez les enfants de moins de cinq ans, 37% au niveau national, jusqu’à 60% dans certains districts selon les statistiques officielles de 2015. Ces districts défavorisés sont aussi trop souvent ceux qui ont été frappés ces dernières années par la sécheresse, les inondations, les invasions de parasites.

« Si vous comparez la taille des enfants par rapport à leur âge, ils sont très petits, ils ont des problèmes d’anémie, ils ont du mal à suivre à l’école, ils sont condamnés à ne pas être productifs, c’est une génération de perdue », déplore un membre de la société civile. Comme dans les autres pays qui ont adopté la révolution verte, le gouvernement a dû subventionner les intrants pour permettre aux petits producteurs de pouvoir produire plus, visant non seulement l’autosuffisance alimentaire, mais aussi l’exportation. « Comme la densité augmente, il y a une surexploitation des terres qui nécessite d’utiliser beaucoup d’intrants agricoles, en particulier des fertilisants. »

Des prix imposés aux paysans

Le réseau européen pour les Grands Lacs, EurAc, va plus loin, en reprenant tout ce qui fait le socle des critiques de la révolution verte. « Les politiques du gouvernement ont changé de façon radicale la manière dont les Rwandais produisent de la nourriture et cela dégrade leur sécuritaire alimentaire », explique l’un de ses chargés de plaidoyer et chercheur sur le Rwanda, Giuseppe Cioffo. Le sorgho, la banane à bière et parfois même la patate douce, « que l’on peut pourtant récolter toute l’année », ont été remplacés par des cultures destinées à la commercialisation et à l’exportation, un modèle « plus risqué » face au changement climatique, pas adapté à une « agriculture encore vivrière », modèle « trop cher » aussi pour la majorité des Rwandais et avec un coût écologique élevé qui est contraire à toute idée de durabilité. « Il y a des terres érodées, des terres qui deviennent infertiles, des semences qui n’ont pas donné la production promise », martèle le chargé de plaidoyer.

Dans son dernier rapport daté d’avril 2018, l’IRDP partage une partie de ces conclusions, mais soutient que les faiblesses observées sont moins du fait de la politique en elle-même que dans sa mise en œuvre. « On ne peut pas nier que dans la politique d’intensification des cultures (CIP), il y a une vision. Sur le papier, ce modèle se veut équitable », explique son directeur, Eric Ndushabandi. Dans les textes, la CIP est censée permettre aux petits paysans réunis en coopérative de « consolider leur terre », en produisant suivant les instructions du gouvernement une culture désignée comme favorable pour son district.

Au niveau national, toutes ses productions devaient amener à créer une alimentation peu chère et diversifiée pour les Rwandais. Mais selon l’enquête de satisfaction menée par l’IRDP, 47% des paysans interrogés disent ne pas être intéressés par cette politique, persuadés après dix ans de mise en œuvre qu’elle entraînerait des famines ou permettrait à l’Etat de s’accaparer leurs terres. Cette insatisfaction envers les réformes agraires et foncières est même perceptible dans le Citizen Report Card financé par l’ONU et basé sur des statistiques produites par le comité de gouvernance du Rwanda.

Ce que dénoncent les paysans et chercheurs, c’est qu’au Rwanda, sans surprise, on est bien loin du modèle libéral pourtant claironné par les institutions de Bretton Woods. Dans un pays où presque toutes les voix dissidentes ont été réprimées, c’est difficile de négocier. « Le petit paysan n’a pas beaucoup son mot à dire sur le prix des semences, des fertilisants, le prix d’achat des récoltes. Ce sont les gros vendeurs et acheteurs qui les fixent », explique Joseph Gafaranga, secrétaire général du syndicat paysan. Le docteur Eric Ndushabandi renchérit sur ce point : « Il y a deux choses que les coopératives ne doivent pas faire : imposer des contributions supérieures au prix que le paysan va obtenir avec sa récolte ; et elles doivent surtout, comme c’est écrit dans les textes, favoriser les petits paysans et non les grands producteurs ». Pour l’IRDP, il est crucial de rendre le système des coopératives plus attractif, et de mieux vulgariser ses effets positifs, car c’est dans cet espace que se concentrent les interventions du gouvernement, appui technique, formation, subventions.

« Education, éducation, éducation »

Pour la Fédération des paysans et éleveurs du Rwanda, il y a urgence à donner un statut aux agriculteurs, de définir des catégories pour pouvoir adapter les services, alors que trop souvent « même ceux qui n’ont pas de terres, même ceux qui ne travaillent pas ont ce statut », justifie son secrétaire général. Pour Joseph Gafaranga, cette proposition « est aussi avantageuse pour le gouvernement », parce qu’elle permettrait de lister les devoirs des agriculteurs vis-à-vis des terres ou de l’Etat. « Les objectifs de commercialisation et d’exportations sont bons, mais la réalité, c’est qu’au Rwanda, cela reste en majorité une agriculture de subsistance, avec des paysans très attachés à leur terre, à leurs traditions et encore trop peu formés aux nouvelles techniques », commente le docteur Eric Ndushabandi.

Une révolution est pourtant en marche au Rwanda. Selon l’étude menée par l’IRDP, moins de 3% des jeunes de 15 à 24 ans vivent des activités agricoles. Les trois quarts des paysans rwandais ont aujourd’hui entre 35 et 54 ans et ils ont à peine un niveau d’éducation primaire. « Le gouvernement rwandais fait beaucoup d’efforts sur la formation des jeunes et sur la création d’emplois, car c’est le défi d’avenir », souligne le directeur de l’IRDP. Mais ce dernier insiste sur la nécessité de renforcer l’information et la formation des agriculteurs pour « réduire les résistances au changement » : « Je n’ai qu’un mot pour les autorités : éducation, éducation, éducation pour créer des perspectives d’emploi. »

L’autre aspect de cette révolution dans les campagnes, c’est que, selon cette étude, un petit plus de la moitié des agriculteurs possède sa propre terre. Les autres 40% louent ou travaillent sur des propriétés qui appartiennent à des tiers. « C’est l’une des conséquences de cette politique, les paysans s’endettent, ils finissent par perdre leurs terres, doivent travailler pour d’autres pour des salaires souvent très limités »,  explique An Ansoms, professeure à l’université catholique de Louvain. Il est difficile d’évaluer le volume de « paysans sans terres » ni même d’expropriations. Mais la loi autorise les pouvoirs publics depuis 2015 à exproprier des citoyens pour une large palette de motifs, infrastructures « et autres activités sur décret ministériel ».

La hantise de l’expropriation

Selon une étude menée cette fois par la société civile sur les expropriations et transferts des terres, publiée en octobre 2017, le monde agricole, peu informé des lois et des recours, reste le principal touché par ce phénomène, inhérent à la politique du gouvernement rwandais d’un développement à marche forcée, à coup de grands projets pilotés par l’Etat. Si un système de compensation est prévu dans la loi, l’écart entre les villes et les campagnes peut dépasser les 150% et renforce le ressenti vis-à-vis du régime d’une partie des paysans, privés de leurs moyens de substances. « Pour comprendre ce ressenti, il ne faut pas négliger le poids du passé et les interférences permanentes exercées par le régime à la base. Mais cette tension porte moins aujourd’hui sur l’ethnie que sur l’adhésion politique ou non au FPR », explique encore le professeur Chris Huggins.

Depuis presque deux ans, des discussions sont ouvertes entre le gouvernement et les représentants du monde paysan, avec une liberté de ton qui surprennent les partenaires, comme les observateurs étrangers, habitué aux discussions plus policées dans une sphère publique très contrôlée. Pour la professeure An Ansoms, Kigali, comme les bailleurs de fonds, reconnaît jusqu’ici « des couacs » dans la politique agricole, mais n’est pas encore prête à une « remise en cause systémique » plus à même de permettre une meilleure répartition des ressources. « Le gouvernement sait aussi qu’il doit parfois les entendre », car la faim reste « le meilleur catalyseur pour une révolte », estime un observateur avisé. « Il ne peut y avoir deux Rwanda, celui qu’on vend à l’extérieur et la réalité du quotidien », renchérit un responsable de la société civile. « Ces paysans, c’est la majorité de la population, ils peuvent faire disparaître les pauvres dans les villes, mais pas dans les campagnes. Il faut faire avec. »

Sonia Rolley

RFI