Visite du ministre de la Défense du Rwanda au Canada: une rencontre qui dérange

Le ministre canadien de la Défense Harjit Sajjan a-t-il erré en rencontrant son controversé homologue rwandais James Kabarebe, en novembre dernier à Vancouver ? C’est ce que croit un spécialiste du droit international, qui parle d’une « erreur diplomatique ». Roméo Dallaire croit au contraire que c’était approprié.

L’homme suscite la controverse.

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Ministre rwandais de la Défense, James Kabarebe est montré du doigt par les détracteurs du régime de Paul Kagame, qui l’accusent d’avoir joué un rôle important dans des exactions commises au Rwanda avant, pendant et après le génocide, ainsi qu’en République démocratique du Congo voisine, agitée par des troubles depuis trois décennies.

Cela ne l’a toutefois pas empêché de venir au Canada, en novembre dernier, pour assister à la Conférence des ministres de la Défense sur les opérations de maintien de la paix des Nations unies, qui s’est tenue à Vancouver.

En marge de cette conférence, une « rencontre bilatérale » a notamment permis aux deux ministres de discuter de coopération militaire entre le Canada et le Rwanda, rapportait alors le site internet d’information rwandais Igihe.

C’est « à titre d’hôte de cette Conférence [que] le ministre Sajjan a rencontré son homologue rwandais », a expliqué dans un courriel à La Presse la directrice des communications du ministre Sajjan, Renée Filiatrault.

Malgré les demandes répétées de La Presse depuis deux mois, le cabinet du ministre Sajjan n’a toutefois pas précisé si le passé du ministre rwandais avait été pris en considération lors de l’organisation de la rencontre entre les deux hommes.

VISÉ PAR LA JUSTICE FRANÇAISE ET ESPAGNOLE

Ancien compagnon d’armes de Paul Kagame, James Kabarebe était son aide de camp lorsque le Front patriotique rwandais (FPR) a pris le pouvoir à Kigali, en 1994.

Il a aidé ensuite le chef rebelle congolais Laurent-Désiré Kabila à renverser le dictateur Mobutu, en 1997 ; Kabila l’a nommé ensuite chef d’état-major des forces armées congolaises.

Il est cependant revenu rapidement au Rwanda, où le président Kagame l’a nommé à la tête de l’armée, en 2002, puis ministre de la Défense, en 2010.

Lors de son passage à Vancouver, en novembre, James Kabarebe était sous le coup d’une convocation par la justice française, qui désirait le confronter à un témoin accusant les anciens rebelles du FPR d’avoir abattu l’avion du président rwandais de l’époque, Juvénal Habyarimana.

Paul Kagame a toujours nié toute implication du FPR dans cet événement qui a marqué le début du génocide de 1994, l’imputant plutôt à des extrémistes hutus.

En 2006, à l’instar de huit autres proches de Paul Kagame, James Kabarebe avait fait l’objet d’un mandat d’arrêt dans le cadre de cette enquête, que la justice française a finalement close le 21 décembre dernier, après plus de 20 ans.

En 2008, James Kabarebe avait aussi fait l’objet d’un mandat d’arrêt de la justice espagnole, qui enquêtait sur des crimes commis entre 1990 et 2002 au Rwanda, notamment le meurtre de deux prêtres québécois.

Le père Claude Simard et le père Guy Pinard ont été assassinés respectivement en octobre 1994 et en février 1997 ; dans les deux cas, les soupçons ont été portés vers de hauts responsables militaires rwandais.

Les autorités rwandaises n’ont jamais élucidé ces deux assassinats.

Les mandats d’arrêt français et espagnol n’étaient plus en vigueur en novembre dernier, lors de la rencontre entre Harjit Sajjan et James Kabarebe.

Plus récemment, James Kabarebe aurait également été impliqué dans la violente rébellion qui a enflammé l’est de la République démocratique du Congo de 2009 à 2012.

Dans un rapport publié en 2012, les Nations unies affirmaient que le Rwanda armait et dirigeait les rebelles du Mouvement du 23 mars (M23), un groupe soupçonné de recruter des enfants soldats et de se livrer à des exactions contre la population civile.

Le rapport identifie James Kabarebe comme « un acteur central du recrutement pour le compte du M23 » et ajoute qu’il « a souvent été en contact direct avec des membres du M23 sur le terrain pour coordonner les activités militaires ».

Le rôle du Rwanda au Congo a d’ailleurs contribué au refroidissement des relations entre Kigali et Washington.

« ERREUR DIPLOMATIQUE »

« C’est une erreur diplomatique de la part du ministre [Sajjan] de l’avoir rencontré », tranche David Pavot, directeur du Bureau d’assistance juridique internationale de l’Université de Sherbrooke.

Même si James Kabarebe « a droit à la présomption d’innocence », il est visé par des allégations « assez sérieuses », poursuit le chercheur.

Ottawa avait adopté un décret accordant l’immunité aux ministres de la Défense et militaires de haut rang étrangers assistant à la conférence de Vancouver.

La pratique est usuelle à l’échelle internationale lors de tels événements, mais David Pavot « doute que [James Kabarebe] serait venu s’il n’avait pas obtenu les garanties offertes par le décret ». M. Pavot reproche à Ottawa d’être trop tolérant face au régime de Paul Kagame.

« Il y a une série de problèmes au Rwanda pour lesquels le gouvernement [canadien] met des oeillères », dit David Pavot, directeur du Bureau d’assistance juridique internationale de l’Université de Sherbrooke.

M. Pavot déplore que le discours progressiste du Canada ne se traduise pas par des actions.

Le professeur estime qu’Ottawa aurait pu « montrer l’exemple » en refusant l’entrée sur le territoire canadien au ministre rwandais de la Défense.

Le lieutenant-général à la retraite Roméo Dallaire, qui a également rencontré James Kabarebe à Vancouver, défend pour sa part la décision du ministre Sajjan de recevoir son homologue rwandais.

Selon lui, l’engagement du Rwanda dans les opérations de maintien de la paix des Nations unies – Kigali est le quatrième contributeur en importance – et dans la cause des enfants soldats « pèse plus dans la balance que des allégations du passé », a-t-il affirmé à La Presse.

« Je suis prêt à discuter avec un individu comme ça plus qu’avec bien d’autres », dit Roméo Dallaire, qui dirigeait le contingent onusien au Rwanda lors du génocide.

Roméo Dallaire confie avoir lui-même rencontré plusieurs fois James Kabarebe afin de former les militaires rwandais à la réalité des enfants soldats, même s’il reconnaît avoir eu avec lui d’importantes « divergences d’opinions ».

JEAN-THOMAS LÉVEILLÉMARC THIBODEAU
La Presse

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