RWANDA : QUELLE SOLUTION AU PROBLÈME HUTU-TUTSI ?

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Qu’on le veuille ou non, les problèmes politiques du Rwanda, avec leurs corollaires, trouvent leurs origines dans le conflit Hutu-Tutsi dans leur lutte pour le pouvoir économique et politique.

Il nous semble intéressant de se pencher sur la façon dont les différentes puissances et régimes successifs qui ont régné sur le pays ont tenté de résoudre ce problème récurrent. Nous allons également tenter de comprendre pourquoi ces tentatives ont toutes échoué. C’est l’occasion aussi de se demander si la solution proposée par l’actuel régime du FPR qui règne sur le Rwanda depuis 1994 serait la bonne.

Le problème est ancien : la période allemande (1894-1916)

Le premier résident impérial allemand, le Dr Richard Kandt nommé en 1907 note dans son ouvrage « Caput Nili » qu’il avait reçu des plaintes des Hutu sur leurs mauvais traitements et leur marginalisation par les Tutsi.

Bien avant lui, les missionnaires et le Comte Von Gotzen avaient rapporté les plaintes des Hutu relatives aux humiliations et à l’exclusion qu’ils subissaient de la part de la monarchie tutsi.

Les Allemands, maîtres du Rwanda, se sont alors contentés d’une administration indirecte. Ils ont maintenu le régime oligarchique et ségrégationniste et l’ont même renforcé en apportant leur soutien aux efforts du régime pour soumettre les régions encore rebelles.

La première tentative pour résoudre le problème hutu-tutsi fut la révolte de Ndungutse, déclenchée en 1912. Celui-ci exigeait la suppression des corvées obligatoires auxquelles étaient soumis les Hutu. La révolte fut réprimée dans le sang par les troupes impériales allemandes ?

La période belge

Après la défaite de l’Allemagne, la Belgique reçut de la Société des Nations, ancêtre de l’ONU, le mandat d’administrer le Ruanda-Urundi. Les Belges continuèrent la politique menée par les Allemands. Ils iront même plus loin dans le renforcement de la domination Tutsi sur des Hutu.

Ainsi en 1926, le Gouverneur Charles Voisin concentra, sous la même autorité du sous-chef tutsi, les pouvoirs relatifs au bétail et à la terre étendit le système à toutes les régions du pays.

C’est sous ce gouvernorat que l’  « uburetwa » (travaux forcés non rémunérés) fut imposé aux régions dans lesquelles les corvées féodales n’existaient pas.

Et pour clore le tout, l’autorité tutélaire introduisit une carte d’identité avec mention de l’ethnie et du clan pour pouvoir déceler les Hutu qui tenteraient de se hisser aux rangs et aux fonctions auxquels ils ne seraient pas destinés de par leurs origines. Les Tutsi ne protestèrent pas contre cette classification. Et pour cause : elle renforçait le monopole sur leurs privilèges.

Après la deuxième guerre mondiale, le régime de mandat attribué à la Belgique par le Traité de Versailles en 1919 fut remplacé par celui de tutelle. Cette décision ordonnait à la Belgique d’assurer le développement politique, social et économique du Rwanda en vue d’éduquer la population à la démocratie, delà même à l’autonomie et à l’indépendance.

Sous la pression de la communauté internationale, la Belgique organisa des élections pour former des conseils dans les structures administratives du pays. Les Hutu s’adjugèrent des 30 à 80% des représentations dans ces conseils.

Les Tutsi comprirent que le suffrage universel direct était un danger pour leur régime. Le Conseil Supérieur du Pays, sorte de Parlement autochtone, qui était dominé par les Tutsi, prit peur et adressa à l’autorité de Tutelle et l’ONU un document appelé « Mise au point ».

Dans cette « mise au point », ils revendiquaient notamment l’accroissement des pouvoirs du roi et du Conseil Supérieur du Pays. C’est en réaction à ce texte que le 24 mars 1957, neuf intellectuels hutu publièrent le « Manifeste des Bahutu » dans lequel ils réclamaient notamment l’abolition du principe de l’administration indirecte, la suppression des corvées, la liberté d’expression, l’accès équitable à l’enseignement secondaire et à la promotion des Hutu aux fonctions publiques, bref plus d’égalité et de partage du pouvoir.

La solution proposée par le Mwami Mutara Rudahigwa

Le 30 mars 1958, le Mwami Mutara nomma une commission paritaire composée de 12 membres, six Hutu et six Tutsi pour étudier la question hutu-tutsi.

Avant que le Conseil Supérieur du Pays ne se réunisse pour débattre du problème, le 17 mai 1958 les « grands dignitaires de la Cour » donnèrent à la délégation conduite par Joseph Habyarimana Gitera, la réponse suivante : « L’on peut se demander comment les Bahutu réclament maintenant leurs droits au partage du patrimoine commun. Ceux qui réclament le partage du patrimoine sont ceux qui ont entre eux des liens de parenté. Or, les relations entre nous (Tutsi) et eux (Hutu) ont été de tout temps jusqu’à présent basées sur le servage. Il n’y a donc entre eux et nous aucun fondement de fraternité puisque nos rois ont conquis les pays hutu. Comment maintenant ceux-ci peuvent-ils prétendre être nos frères ? ».

Le roi lui-même avait pris une décision avant la tenue de la session du Conseil Supérieur du Pays, et dans des termes menaçants et péremptoires, disait : « On nous a posé un problème, après examen attentif nous déclarons qu’il n’y pas de problème. Et que prenne garde ceux qui disent le contraire,… ».

Rudahigwa mourra en 1959 laissant au Rwanda sa recette pour résoudre le problème hutu-tutsi, à savoir : « Il n’y pas de problème ». Et pourtant…!

La République

La République fut proclamée à Gitarama le 28 janvier 1961 par un congrès composé de Bourgmestres et de Conseillers élus en juin et juillet 1960 ainsi que des députés désignés proportionnellement à leur poids électoral lors des élections communales. Dès 1959, un certain nombre de Tutsi s’étaient réfugiés dans les pays limitrophes d’où ils ont mené des opérations de reconquête avant d’abandonner (provisoirement) les velléités belliqueuses en 1967. Ce ne sera que partie remise car ils vont réattaquer cette fois-ci avec succès en 1990 pour enfin reconquérir le pouvoir, après une guerre meurtrière de plus de 3 ans

La solution proposée par le régime Kayibanda (1961-1973)

Dès son entrée en fonction, le Président Grégoire Kayibanda n’a cessé de marteler que les Tutsi devaient accepter la démocratie et de ne plus prétendre à leur suprématie naturelle pour vivre harmonieusement avec les autres composantes de la société rwandaise.

Les appels répétitifs au retour du Président Kayibanda en 1963 et 1964 allaient dans ce sens. En définitive, Kayibanda croyait que la résolution du problème hutu-tutsi serait résolu par la démocratie.

Ainsi donc, tout comme Rudahigwa qui a décrété, en 1958, qu’il n’y avait pas de problème hutu-tutsi, le régime Kayibanda qui croyait aux vertus de la démocratie populaire pour résoudre le problème l’a laissé toujours pendant. En clair, ce fut un échec sur toute la ligne.

Le régime Habyarimana (1973-1994)

Il faut rappeler et insister, au risque de heurter certaines certitudes politiques, que Habyarimana est arrivé au pouvoir dans un sursaut de rétablir la paix et la sécurité de la population et plus concrètement en mettant un terme à une vague anti-tutsi qui s’était abattue sur le pays en 1973.

Le régime Habyarimana, tout en reconnaissant l’existence des ethnies, prit pour devise « Paix et Unité nationale ». Il la fera endosser par la formation politique qui fut mise sur pied pour asseoir son régime, à savoir le « Mouvement révolutionnaire National pour le Développement » (MRND).

Dans la mise en pratique de ces principes, le régime décréta la politique d’équilibre notamment ethnique. En clair il fallait que dans tous les domaines et à tous les échelons, chaque ethnie y soit représentée proportionnellement à son poids démographique.

Cette politique fut plus tard dénoncée par certains de ceux-là même elle était censée favoriser, comme une politique raciste et présentée comme la preuve du caractère discriminatoire du régime. Une fois de plus, la solution proposée n’était pas la bonne

Le régime FPR

Des éléments en provenance de l’armée ougandaise attaquent le Rwanda le 1 octobre 1990. Grâce à une bonne préparation médiatique, l’agression fut présentée comme « un retour des réfugiés dans leur pays ». Pourtant d’après les conventions internationales, l’attaque était bel et bien une agression extérieure.

Après quatre années de guerre les anciens ‘‘réfugiés’’ s’emparent du pouvoir à Kigali. Ils vont remodeler le pays à leur bon vouloir et édicter des lois liberticides et censées pérenniser leur régime.

Pour résoudre définitivement, croit-il, le problème hutu-tutsi, le régime FPR ne cherchera pas bien loin. Il va tout simplement décréter que les ethnies n’existent plus. Evoquer l’existence des Hutu ou des Tutsi sera considéré comme « divisionnisme » et sanctionné comme tel. Cette solution simpliste semble vouée à l’échec. Le mwami Rudahigwa qui avait la même position, été contredit par les événements quand éclata la révolte populaire qui mit fin à une monarchie féodale vieille de quatre siècles.

L’exemple du Burundi est parlant

Voisin du Rwanda et pays jumeau, le Burundi connaît le problème hutu-tutsi depuis la nuit des temps. Sa  »politique d’autruche » consistant à nier l’existence des groupes ethniques a très vite cédé au réalisme.

Au milieu des années 70, après le massacre des Hutu par l’armée gouvernementale dominée par les Tutsi en 1972, le régime du Colonel Bagaza qui, lors d’une révolution de palais, a succédé au Général Micombero, s’empressa de décréter que le fait d’évoquer le problème hutu-tutsi constituent une atteinte à la sécurité de l’Etat. Il dut très vite déchanter, puisque ce problème persista mais encore sera à la base d’une guerre civile sanglante. L’arrêt de celle-ci ne fut possible qu’en étalant le problème hutu-tutsi au grand jour et en emmenant les Burundais sur une table de négociations sur cette base.

Aujourd’hui le Burundi est régie par des textes issus de ces négociations et qui consacrent le partage du pouvoir entre Hutu et Tutsi dans tous les domaines et à tous les échelons.

Ne pas persévérer dans l’erreur

Ainsi donc va l’histoire. Les Allemands comme les Belges ont échoué à résoudre le problème hutu-tutsi parce qu’ils l’ont abordé d’un mauvais côté, celui qui les avantageait leur rendait la vie facile : maintenir et même renforcer la domination des uns par les autres.

Le mwami Mutara Rudahigwa essuya le même échec pour avoir cru qu’en occultant le problème, celui-ci disparaîtrait de lui-même.

Le président Grégoire Kayibanda, qui était un pur produit de la Révolution populaire, était mal placé pour proposer une solution acceptable au problème hutu-tutsi. Pour les unes il était leur libérateur, pour les autres leur ennemi. Il était entre le marteau et l’enclume.

Son successeur le Président Habyarimana a raté l’occasion d’entrer dans l’Histoire comme celui qui aurait résolu une fois pour toutes le problème hutu-tutsi. Ayant pris le pouvoir à la suite des troubles interethniques et s’étant fixé pour but de ramener la paix et l’unité au pays, son crédit était immense tant du côté des Hutu que des Tutsi. Les premiers étaient las d’assister aux intrigues d’un régime fatigué et sans vision, tandis que les seconds, les Tutsi, ils se voyaient enfin reconnus comme citoyens à part entière et comme tel jouissant d’une même protection de la part du pouvoir.

Pour n’avoir pas compris que le conflit était avant tout politique et que les Tutsi ambitionnaient avant tout le pouvoir, le régime Habyarimana ne parvint jamais à les rassurer et encore moins à les satisfaire même quand ils tenaient en leurs mains le pouvoir économique. La politique de la paix et de l’unité nationale prônée par le régime Habyarimana ne fit pas le poids face aux ambitions des ‘‘réfugiés’’ tutsi qui eux ne rêvaient qu’à reconquérir le pouvoir dans leur pays d’origine. Donc échec sur toute la ligne.

Le régime FPR compte sur le lavage des cerveaux (ingando), l’élimination d’une tranche de la population (celle éduquée dans ‘‘le cadre de l’idéologie du génocide’’, c’est-à-dire entre 1959 et 1994) pour créer une nouvelle population rwandaise qui ignoreraient ce que c’est un Hutu et un Tutsi et ce qui les a toujours opposé.

Le hic est que les initiateurs et les animateurs de cette politique n’ont comme but que de faire durer la domination de la bande d’aventuriers qui s’est emparé du pouvoir à Kigali en 1994.

L’échec de cette solution est certaine et le régime FPR viendra grossir les rangs de tous ceux qui, par opportunisme, ignorance ou naïveté politique, n’ont réussi à administrer le bon remède pour sauver le Rwanda de la maladie « conflit hutu-tutsi ».

Quelle solution ?

En ce qui nous concerne, nous préconisons l’approche burundaise qui consiste à emmener les Hutu et les Tutsi, comme tels, à une même table de négociations et à parler de ceux qui les opposent pour dégager les bases d’une coexistence pacifique dans leur pays commun, étant entendu que la pomme de discorde reste le partage du pouvoir politique.

Source: Archives

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2 comments

  1. Cette description historique est contestable sur de nombreux points, notamment sur le fait que les Hutu et les Tutsi seraient des ethnies.

    Des ethnies ont des langues différentes, des cultures différentes, des croyances différentes, vivent sur des territoires généralement séparés, ne se marient pas entre elles quand elles sont en conflit, etc. Rien de tout cela au Rwanda. Il n’y a qu’une seule langue au Rwanda, le Kinyarwanda, les Hutu et les Tutsi sont des professions (agriculteurs et éleveurs,), leurs conflits étaient d’abord d’ordre professionnels (les troupeaux pouvaient dévaster des cultures). La royauté était Tutsi certes, mais les Tutsi sont majoritairement des paysans comme les Hutu. Ils se marient entre eux, vivent mélangés sur le territoire, partagent les mêmes croyances ante et postcoloniales.

    La distinction ethnique n’a pas d’équivalent en Kinyarwanda. Les Hutus et les Tutsi vivaient dans les mêmes clans (Ubwoko… terme que les Belges ont utilisé pour la catégorie “Ethnie” sur les cartes d’identité). Les Rwandais ne parlent d’ethnie que quand ils s’expriment en français ou en anglais c’est pour eux une traduction, mais un faux sens. C’est un placage colonial mal compris.

    Mais visiblement l’auteur voudrait faire ressurgir un clivage Hutu-Tutsi car politiquement c’est un rapport de force très avantageux pour les anciens Hutu nostalgiques des républiques Hutu dont l’idéologie a débouché tragiquement sur le génocide des Tutsi. D’où les distorsions de cette présentation.

    • Je suis d’accord avec vous sur le concept ethnique dans la société rwandaise. Seulement vous faites une erreur: Tutsi et Hutu étaient avant tout les classes sociales et pas forcément professionnelles. Ainsi on pouvait remarquer la mobilité sociale dépendamment de la richesse, qui se comptait en nombre de vaches dont on disposait. Mais cela étant, personne ne peut négliger les inégalités entre les classes fondées sur l’idéologie créée par les tenants du pouvoir. Cette idéologie racontait que (1) les Tutsi sont supérieurs aux autres groupes car, venus du ciel pour civiliser les autres, (2) les terres, les troupeaux, les femmes et les hommes, ,…appartiennent au monarque qui peut en disposer tel qu’il l’entend. Il peut tuer qui il veut, sauver qui il veut, s’approprier d’une femme marié à l’autrui, etc. Et quand les Hutus ont réclamé l’égalité entre citoyens, la cour royale a répondu que seuls les frères peuvent prétendre à de telles revendications, que cela ne pouvait pas s’appliquer au cas Hutu – Tutsis.
      Et votre propos “républiques Hutu” font honte. La république a été rwandaise et non ni Hutu, ni Tutsi, ni Twa. Pour preuve, Kagame , un Tutsi , aujourd’hui est président de la république rwandaise. Bien sûr, à moins que vous déteniez des “informations” la dessus, ce qui peut être expliquerait l’exclusion de Hutus…

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