ON NOUS TUE, ON NE NOUS DESHONORE PAS.

« Alors on vit chaque jour comme le dernier, et vous feriez pareil si seulement vous saviez, combien de fois la fin du monde nous a frôlés, parce qu’on vient de loin », chantait Corneille. Loin de moi est l’intention de faire l’éloge de « carpe diem » (=cueillez le jour), mais j’insisterai plutôt à cette fin du monde spectaculairement frôlée, dans cette matinée pluvieuse du 30 Avril 1994. Qu’ils reposent en paix, les nôtres qui ont péri ce jour-là. Vingt ans plus tard, jour pour jour, c’est l’occasion de remercier (ou mieux : rendre Grâce), pardonner et espérer.

Rendre grâce tout d’abord. Et à Dieu, naturellement. Puisque quand je pense à ce qui se passa, c’est un miracle qui fût, et j’eus la vie sauve. Imana nisingizwe. Je remercie aussi ceux qui me sont venus en aide pendant ma longue et pénible traversée du désert  qui fit suite. Je ne citerai aucun nom, de peur d’en oublier  un, ce qui serait scandaleux. Mais ces gens de bon cœur, seul le Tout Puissant saura les récompenser.

Ensuite, pardonner. A trois catégories de gens, (ceux qui ont eu, à un moment donné et indépendamment de cette commémoration, être pour moi source de peine), chacun dans son box. Je commencerai par ceux qui ont trucidé les nôtres, êtres chers, amis et familiers. En leur ôtant la vie, ils nous ont plongé dans un incurable chagrin, nous enfonçant dans le comble du malheur et nous avons bu le calice jusqu’à la lie. Ensuite, ceux qui nous ont fait du mal, par rejet, malgré la grande filiation. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi. A ceux-là, j’inclue les autres malfaisants de toutes sortes : jaloux, ingrats, et comploteurs, surtout dans le monde professionnel. Le pardon va, enfin, envers ceux qui ont fait escale dans mon cœur (qu’il soit long ou court) et qui ont tourné les talons en y laissant des meurtrissures, plaies et bosses.

Je le sais, il y en a qui se foutent (comme d’une guigne) de mon pardon, et qui vont dire qu’ils ne m’ont rien demandé, qui vont faire la grosse tête et la hocher. Tant mieux et tant pis. Bravo et courage.Vous avez gagné, jubilez ! Sabrez le Moët, ça ne me changera pas d’un iota. Une chose est certaine ; l’heure tourne pour tout le monde.

Pardonner, c’est un exo difficile, je le sais. Mais quand on se dit Chrétien, il ne faut pas faire de la figuration. C’est dommage d’être Chrétien, prier sans cesse, (et parfois même à genoux et les yeux fermés !), chanter à l’Eglise et communier (le comble !) mais en ayant étiqueté certaines personnes d’obsolescents, indignes même d’être salués. Je ne tomberai pas dans ce piège. Je ne serai jamais un Chrétien de façade. Kuko Dieu est amour et Miséricorde. Un Chrétien avec un cœur en béton, sans le moindre sentiment et sans aucune goutte d’amour, c’est une piscine sans eau : il a beau âtre admiré et lui-même se croire avoir Dieu dans sa poche, mais tout ça c’est de la poudre aux yeux. Voilà pourquoi j’envoie une colombe de la paix, qui tient dans son bec un rameau de regain d’olivier, pour dire que je fais vraiment la paix. Il faut pardonner pour se projeter vers l’avant sans traîner les casseroles. Jésus nous exhorte à aimer nos ennemis et prier pour ceux qui nous persécutent (Matthieu 5,43-48).

Il faut alors garder l’espoir. Espérer, même quand les horizons semblent s’assombrir. Ne rien lâcher. Bosser. Trimer. Rester soi-même. Aujourd’hui quand je me mire, je me dis que je n’ai pas à rougir de quoi que ce soit.I am a living miracle. C’est pourquoi toute grâce doit être rendue au Seigneur. Le chemin parcouru dans ces vingt ans était plein de ravins, mais Dieu a veillé. Il continuera à veiller pour la suite aussi, kuko il aura toujours été là malgré mes faiblesses et imperfections, parce que je fais partie d’un (bon !!) plan.A mon tour, je me dois de rester sous sa sainte protection, et crier de joie à l’ombre de ses ailes (Psaume 63,7), il est mon berger (Ps 22), mon refuge (Ps 62) et il me connaît avant même que je ne naisse (Ps 139). La voici, ma raison d’espérer.

Espérer, c’est aussi garder la tête haute, ne pas se laisser avoir par les vicissitudes de la vie. Garder le cap et se maintenir. La nuance à apporter au pardon c’est qu’il s’agit d’un geste de principe et non un aveu d’échec, jamais ! L’honneur devra rester intact. Les romains l’ont dit au moyen âge, que « Potius mori quam foedari », plus tard, pendant la guerre de colonisation au dix-huitième siècle, Faidherbe l’a dit à propos des guerriers de Lat Dior, et je reprends en chœur ce dicton , qui est aujourd’hui écrit (en très gros caractères et très lisiblement !) à l’entrée du camp des diambars à Ouakam : ON NOUS TUE, ON NE NOUS DESHONORE PAS.

 

Par inconnu

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