Cette deuxième journée a été marquée par les interventions de plusieurs témoins experts issus de différents domaines. Le premier, spécialiste de l’analyse du comportement humain, était appelé à partager son évaluation de l’état psychosocial du Dr Rwamucyo, avec lequel il avait eu plusieurs échanges au cours de la phase d’instruction.
Les deuxième et troisième témoins ont particulièrement retenu notre attention.
M. Alain Verhaegen, qui se présente comme spécialiste de la coopération au développement, a relaté ses différents séjours au Rwanda. Sans la moindre gêne, il a reconnu avoir, à certaines occasions, pénétré clandestinement sur le territoire d’un État souverain. Une question se pose dès lors : une personne qui ne respecte pas la souveraineté d’un pays respecte-t-elle réellement les principes qu’elle prétend défendre ? Chacun appréciera.
Durant plus de trois heures, il s’est efforcé de démontrer l’existence d’un prétendu plan d’extermination des Tutsi. S’appuyant notamment sur le document intitulé « Les Dix Commandements des Hutu », considéré par certains observateurs comme un simple assemblage d’idées sans valeur probante, il a affirmé qu’une consigne interdisait aux Hutu d’épouser des femmes tutsies. Le Dr Rwamucyo lui a alors demandé en quoi cette affirmation pouvait le concerner, lui qui est marié à une femme tutsie. Le témoin s’est trouvé embarrassé par la question, sans pour autant renoncer à son argumentation.
Il a également évoqué le terme gukora, un verbe qui, selon lui, aurait acquis une signification particulière depuis la révolution sociale de 1959, laquelle permit à des citoyens issus du peuple hutu d’accéder à des fonctions de responsabilité jusque-là réservées à une minorité sous le régime monarchique. Heureusement que le ridicule ne tue pas. On peut espérer que d’autres témoins viendront contredire cette interprétation, car ce verbe, qui signifie simplement « travailler », a toujours existé dans la langue rwandaise et continue d’être utilisé aujourd’hui sans la connotation meurtrière que M. Verhaegen cherche à lui attribuer.
Le troisième témoin, l’ancien juge d’instruction M. Vandermeersch, a apporté sa contribution avec davantage de prudence et de réserve. Il a notamment révélé un élément intéressant : il n’avait jamais entendu parler du Dr Rwamucyo dans les récits relatifs aux massacres de 1994 à Butare.
Il convient de rappeler que cet ancien magistrat a travaillé sur plusieurs dossiers liés au génocide dans la région de Butare, notamment dans le procès de M. Higaniro, ancien directeur d’usine à Butare, ainsi que dans celui de deux religieuses jugées devant la Cour d’assises de Bruxelles. Le Dr Rwamucyo n’avait pas échappé à l’attention des enquêteurs ; au contraire, il apparaissait comme irréprochable jusqu’au moment où il prit publiquement la parole en exprimant des opinions qui ne plurent pas au régime de Kigali.
Un mot sur les fameux « Dix Commandements des Bahutu »
Les Bahutu n’ont jamais eu de commandements. Voici, selon certains récits, la genèse de cette affaire.
Dans les années 1980, un conflit éclata au Nord-Kivu. Il s’agissait d’une lutte pour le pouvoir et le contrôle des terres opposant différentes communautés de la région. Celle-ci abritait alors de nombreux groupes ethniques, notamment des Hutu, des Nande et des Hunde. Selon cette version des faits, certains réfugiés tutsis arrivés en 1959 nourrissaient des ambitions foncières et politiques qui alimentaient les tensions locales.
C’est dans ce contexte qu’aurait été découvert, dans la résidence d’un notable tutsi, un document contenant les « Dix Commandements des Tutsi ». Ce texte figurait sur deux feuilles visiblement arrachées d’un ouvrage intitulé Les Secrets des Nilotiques, livre qui circulait depuis plusieurs années dans certains milieux de réfugiés tutsis préparant, selon cette thèse, la reconquête du Rwanda ainsi que de la région comprise entre les lacs Kivu et Édouard.
Le contenu de ce document paraîtra plus tard dans le journal privé Kangura, dirigé par Hassan Ngeze, que Valens Kajeguhakwa, membre du FPR, décrivait comme un simple haut-parleur ou une cymbale, c’est-à-dire un relais chargé de diffuser un message conçu par d’autres.
Valens Kajeguhakwa était lui-même un membre influent du FPR. Il avait fondé et financé le journal Kanguka (« Réveillez-toi ») dans le but de promouvoir le changement politique. Il comptait également parmi les soutiens financiers du mouvement. Hassan Ngeze avait travaillé pour lui avant de créer son propre journal, Kangura (« Réveille »).
Lorsqu’il publia les fameux commandements, il ne se serait donc agi, selon cette interprétation, que d’une reprise ou d’un plagiat d’un document dont il avait eu connaissance dans les rues de Goma, à quelques kilomètres de son domicile. D’autres soutiennent qu’il servait ainsi, consciemment ou non, les intérêts du FPR.
De la valeur ajoutée de ce débat
Aucune. Absolument aucune.
Hormis une perte de temps et un gaspillage de l’argent du contribuable, remettre aujourd’hui ce débat au centre des débats judiciaires relève, selon cette analyse, de l’ignorance, de la paresse ou de la malhonnêteté intellectuelle.
En effet, le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), siégeant à Arusha, a consacré plusieurs années à l’étude de ce document et d’autres textes similaires afin de tenter d’établir l’existence d’un génocide planifié. Malgré des moyens considérables et le concours d’experts de haut niveau, il n’est pas parvenu à démontrer qu’il existait un lien entre ces publications et un plan criminel concerté. Le tribunal a considéré que la publication de ce document n’engageait que son auteur, Hassan Ngeze, lequel fut condamné à titre individuel pour incitation à la haine contre les Tutsi.
Dès lors, la question posée par le Dr Rwamucyo conserve toute sa pertinence : en quoi cela le concerne-t-il ?
Pour comprendre les dix commandements des Tutsi, lire https://amzn.eu/d/0gYAH8hy
