Une enquête intitulée The influence operation we aren’t supposed to know about, réalisée par Michela Wrong et James O’Kong’o, apporte des éléments troublants sur l’existence d’un dispositif organisé d’influence sur les réseaux sociaux au Rwanda. Selon les auteurs, une erreur administrative aurait rendu accessible un tableur Google détaillant les noms, numéros de téléphone, comptes X, équipements et budgets concernant neuf opérateurs numériques financés par l’État.
Le document, créé en janvier 2024, intervient dans un contexte de pressions internationales croissantes sur Kigali concernant son soutien présumé au M23 dans l’est de la RDC. Les journalistes disent avoir analysé environ 60 000 publications sur X, en anglais, français, kinyarwanda et kiswahili.
Selon leur analyse, plusieurs méthodes se dégagent : contester les accusations visant Kigali, mettre en cause la crédibilité de ses détracteurs, amplifier les documents officiels et introduire des contre-récits favorables aux positions gouvernementales.
Plus de 124 millions de francs rwandais
Le document reproduit dans l’enquête fait apparaître un budget total de 124 124 000 francs rwandais, soit environ 85 610 dollars selon la conversion utilisée dans l’article. L’équipe serait rattachée au Bureau du porte-parole du gouvernement (OGS), dirigé par Yolande Makolo.
Les dépenses mentionnées comprennent téléphones, ordinateurs, communications, connexion internet et rémunérations. Certains salaires mensuels atteindraient 750 000 à 900 000 francs rwandais.
L’enquête décrit également une organisation structurée dans laquelle sont préparés messages, hashtags, photographies et vidéos destinés à être amplifiés par différents réseaux. Certains participants seraient également mobilisés pour signaler des comptes critiques auprès des modérateurs de X.
Yolande Makolo : le démenti qui ne vient pas
La réaction de Yolande Makolo constitue un élément important.Réagissant sur X à la publication de Michela Wrong, la porte-parole du gouvernement ne nie pas explicitement l’authenticité du tableur, l’existence de l’équipe, les rémunérations ou le budget publié. Elle choisit plutôt d’attaquer l’interprétation de l’enquête et de défendre le droit des Rwandais à exprimer leurs opinions politiques.
Elle écrit notamment : « Africans are political, Rwandans can talk back », affirmant que l’enquête constituerait une tentative de contrôler les voix rwandaises.
Mais cet argument ne répond pas exactement à la question posée. Personne ne conteste le droit des Rwandais de défendre leur gouvernement. La question est de savoir si des personnes apparaissant comme des citoyens indépendants sont rémunérées ou coordonnées avec des ressources publiques pour amplifier les positions du pouvoir.
Face à des accusations aussi détaillées, le choix de défendre l’activité numérique plutôt que de déclarer les documents faux peut être considéré comme un élément de corroboration indirecte.
Faire croire à un soutien populaire ?
Le problème devient plus sérieux si ces réseaux donnent l’apparence d’un soutien populaire spontané alors qu’une partie de l’activité est organisée ou financée.
Une multiplication de messages favorables au gouvernement ne démontre pas que la majorité de la population partage ces opinions. L’amplification numérique ne doit pas être confondue avec l’opinion publique réelle.
L’enquête porte principalement sur le dossier RDC-M23. Mais on observe que des méthodes similaires sont utilisées dans les autres controverses concernant le gouvernement.
Justice, droits humains, dépenses publiques, gouvernance, opposition politique, liberté d’expression ou encore politique de gestion de l’après-génocide : sur ces questions également, les critiques du pouvoir sont régulièrement confrontées à des campagnes de délégitimation.
Au lieu de répondre aux arguments, certaines voix dissidentes peuvent être présentées comme menteuses, antipatriotiques ou associées à des comportements criminels. Cette méthode permet de déplacer le débat du contenu de la critique vers la personnalité de celui qui critique.
124 millions : et les priorités ?
Reste enfin la question économique.
À l’échelle du budget national, 124 millions de francs rwandais peuvent sembler modestes. Mais dans un pays où une partie importante de la population dispose d’un faible pouvoir d’achat, chaque dépense publique doit pouvoir être justifiée.
Combien l’État consacre-t-il réellement à ces opérations ? Existe-t-il d’autres équipes comparables ? Ces dépenses sont-elles clairement inscrites dans le budget public ? Quels objectifs leur sont assignés ?
La question n’est pas de contester le droit du Rwanda à défendre son image. Tous les gouvernements communiquent. Elle est de déterminer où s’arrête la communication institutionnelle et où commence la manipulation de l’opinion.
Car la réputation d’un pays ne se construit pas uniquement à coups de hashtags. Elle dépend de sa gouvernance, de sa situation économique, de la transparence des institutions et de la liberté laissée aux citoyens de soutenir ou de critiquer leurs dirigeants.
Dans un pays où le pouvoir d’achat reste faible pour beaucoup, les citoyens ont donc le droit de demander : pourquoi consacrer de l’argent public à fabriquer ou amplifier une image favorable au pouvoir, et jusqu’où s’étend réellement ce dispositif ?
