« Désarmer les FDLR, armer les Banyamulenge ? Le troublant discours de Tito Rutaremara ».

RDC–Rwanda : quand Tito Rutaremara appelle les Banyamulenge à conquérir le Congo par les armes

Dans une intervention en kinyarwanda diffusée sur YouTube, Tito Rutaremara, figure historique du FPR, appelle les Banyamulenge vivant au Rwanda à compter sur la force militaire pour imposer leurs droits en République démocratique du Congo. Prononcés à l’occasion de la commémoration du massacre de Gatumba de 2004, ces propos interviennent paradoxalement au moment où les efforts diplomatiques régionaux mettent l’accent sur le désarmement des groupes armés, notamment les FDLR.

« Libérez le Katanga, Mbuji-Mayi et Kinshasa »

Dans un contexte toujours fragile entre la République démocratique du Congo et le Rwanda, les déclarations de Tito Rutaremara ne peuvent passer inaperçues. S’adressant à des Banyamulenge vivant au Rwanda, il ne se limite pas à défendre leur sécurité ou leurs droits en RDC. Il leur présente la conquête militaire comme une voie permettant d’imposer leur liberté.

Rutaremara les encourage ainsi à aller jusqu’au Katanga, à Mbuji-Mayi et à Kinshasa. Son raisonnement consiste à soutenir qu’une communauté victorieuse militairement se place ensuite dans une position lui permettant de faire reconnaître ses souffrances et ses droits.

Pour étayer cette thèse, il prend directement l’exemple du FPR et de sa victoire militaire de 1994. Selon lui, si le génocide contre les Tutsi est aujourd’hui internationalement reconnu et ses responsables poursuivis, c’est notamment parce que le FPR a gagné la guerre. Sans cette victoire, affirme-t-il en substance, cette reconnaissance n’aurait probablement pas été la même.

Il évoque également les Palestiniens et l’action engagée par l’Afrique du Sud devant la justice internationale concernant Gaza. Sur ce point, une précision s’impose : l’Afrique du Sud a effectivement saisi la Cour internationale de Justice sur le fondement de la Convention sur le génocide, mais la Cour n’a pas encore rendu de jugement définitif établissant qu’un génocide a été commis.

Au-delà de cette comparaison, c’est donc surtout le principe défendu qui interpelle : la victoire militaire serait susceptible de précéder et de favoriser la reconnaissance politique et internationale des souffrances d’un peuple ou d’une communauté.

Une déclaration prononcée dans le contexte symbolique de Gatumba

La date et les circonstances donnent une dimension supplémentaire à ces déclarations. Rutaremara s’exprime à l’occasion de la commémoration du massacre de Gatumba du 13 août 2004, au Burundi, qui avait fait plus de 150 morts parmi des réfugiés congolais, majoritairement banyamulenge.

Vingt-deux ans après cette tragédie qui a profondément marqué cette communauté, une commémoration constitue normalement un moment de mémoire, de justice et de prévention de nouvelles violences. Or c’est précisément dans ce contexte que Rutaremara présente la force militaire comme un moyen permettant aux Banyamulenge de garantir leur avenir.

Cette intervention survient également à un moment où la communauté internationale encourage les initiatives destinées à résoudre la question des FDLR, considérée depuis des années comme l’un des principaux dossiers sécuritaires entre Kigali et Kinshasa.

La RDC a notamment engagé une démarche de désarmement et de cantonnement à travers un protocole conclu avec les FDLR. Kigali a initialement accueilli cette initiative avec méfiance et critiques. Le Rwanda s’est cependant déclaré satisfait, à Genève et en présence notamment des États-Unis, des avancées enregistrées dans le traitement de la question des FDLR.

Le contraste mérite donc d’être relevé : au moment où les mécanismes internationaux cherchent à obtenir le désarmement d’un groupe armé, une figure historique du FPR encourage parallèlement des Banyamulenge à envisager les armes comme moyen de conquérir leur liberté en RDC.

Le Burundi également mis en cause

Rutaremara porte par ailleurs de graves accusations contre des responsables burundais, qu’il associe à des crimes commis au Rwanda et évoque notamment Gatsibo, Kigali et Huye.

Il revient aussi sur les Burundais accusés d’avoir participé à la tentative de coup d’État de 2015 avant de trouver refuge au Rwanda. Il justifie en substance le refus de Kigali de remettre certains d’entre eux à Bujumbura par une logique de réciprocité : le Burundi aurait lui-même refusé de livrer au Rwanda des personnes que Kigali considère comme impliquées dans le génocide.

De telles accusations devraient néanmoins être appréciées avec prudence : la responsabilité pour des crimes internationaux est individuelle et doit être établie sur la base de preuves et de procédures judiciaires.

Kigali peut-il considérer ces propos comme une simple opinion ?

Tito Rutaremara n’est pas un acteur politique ordinaire. Figure historique du Front patriotique rwandais, il a occupé d’importantes responsabilités au sein du mouvement puis de l’État rwandais. Son parcours confère nécessairement une portée politique particulière à ses déclarations, même si celles-ci ne peuvent être automatiquement assimilées à une position officielle du gouvernement rwandais.

C’est précisément pourquoi une clarification de Kigali apparaît nécessaire.

Le gouvernement rwandais partage-t-il cette conception selon laquelle les Banyamulenge devraient prendre les armes pour conquérir des territoires congolais ? Considère-t-il au contraire ces déclarations comme une opinion strictement personnelle ? Et comment concilier un tel discours avec les engagements régionaux et internationaux visant à privilégier le désarmement et les solutions politiques ?

Sur le plan juridique, il faut également éviter les raccourcis. Un discours appelant à prendre les armes n’est pas automatiquement, par sa seule existence, un crime international relevant de la Cour pénale internationale. Sa qualification dépend du contenu précis des propos, de leur contexte, de l’intention de leur auteur et, éventuellement, de leur lien avec des actes concrets.

En revanche, le droit africain impose des obligations particulières concernant les réfugiés. La Convention de l’OUA de 1969 régissant les aspects propres aux problèmes des réfugiés en Afrique prévoit que les réfugiés doivent s’abstenir de toute activité subversive dirigée contre un État membre. Elle impose également aux États de prévenir les activités susceptibles de provoquer des tensions entre États, notamment lorsqu’elles impliquent l’usage des armes.

Il existe donc une différence fondamentale entre défendre les droits des Banyamulenge et appeler à une conquête militaire de la RDC.

Une contradiction qui exige des explications

Les Banyamulenge ont droit, comme tous les citoyens congolais, à la sécurité, à l’égalité devant la loi et à la protection contre les persécutions. Le massacre de Gatumba rappelle tragiquement la nécessité de garantir effectivement cette protection. Mais transformer cette mémoire en justification d’une nouvelle logique de conquête militaire serait extrêmement dangereux pour toute la région des Grands Lacs.

Au moment où la RDC, les États-Unis et d’autres partenaires internationaux cherchent précisément à remplacer la logique des armes par celle du désarmement, du dialogue et des accords politiques, les déclarations de Tito Rutaremara apparaissent à contre-courant.

La justice et la reconnaissance des victimes ne peuvent dépendre de celui qui gagne la guerre.

Kinshasa est donc fondé à demander des explications à Kigali. Le Burundi peut également demander des clarifications sur les accusations formulées contre ses responsables. Et une question demeure : les déclarations de Tito Rutaremara traduisent-elles une conception de la résolution des conflits encore présente dans certains cercles du pouvoir rwandais ?

Chaste GAHUNDE

14/08/2026

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