Une récente publication de l’économiste rwandais David Himbara remet sous les projecteurs les relations controversées entre l’État rwandais, le Front patriotique rwandais (FPR) et son puissant conglomérat économique, Crystal Ventures Limited (CVL). Au centre du dossier : un projet d’infrastructures de 404,7 millions de dollars conclu avec la Ville de Kigali et dont la mise en œuvre a suscité d’importantes observations des organes de contrôle.
Le 5 octobre 2020, la Ville de Kigali a conclu avec Crystal Ventures un protocole de préfinancement d’une durée de dix ans, portant sur 404 725 673 dollars hors TVA. Le Kigali Infrastructure Project (KIP) devait notamment permettre la construction ou la modernisation de plus de 200 kilomètres de routes dans la capitale.
Mais Crystal Ventures n’est pas une entreprise comme les autres. Ce puissant conglomérat est associé au FPR, le parti qui gouverne le Rwanda depuis plus de trois décennies sous la direction de Paul Kagame. Dès lors, une question de gouvernance se pose : quelles garanties d’indépendance et de concurrence existent lorsqu’une institution publique conclut un contrat de plusieurs centaines de millions de dollars avec une entreprise liée au parti qui contrôle cette même institution ?
Des anomalies relevées par les organes de contrôle
L’intérêt du dossier soulevé par Himbara est que les interrogations concernant le projet ne proviennent pas uniquement d’un opposant au gouvernement. Transparency International Rwanda, dans son analyse des rapports de l’Auditeur général, a elle-même relevé plusieurs problèmes concernant sa mise en œuvre.
Il est notamment question de retards dans les études et la conception de certaines routes, de lenteurs importantes dans l’exécution des travaux et d’un calendrier insuffisamment clair pour certaines phases du programme.
Un élément financier retient particulièrement l’attention : environ 79,47 milliards de francs rwandais correspondant à des certificats de paiement intérimaires avaient été autorisés alors que les factures électroniques correspondantes n’avaient pas été mises à la disposition des auditeurs.
Les contrôleurs ont également soulevé des interrogations concernant des machines, véhicules et autres équipements acquis par la Ville de Kigali pour permettre l’exécution du projet. Cette situation pose une question importante : dans quelle mesure l’institution publique assume- t-elle les coûts et les risques d’un projet exécuté par une entreprise liée au parti au pouvoir ? Ces éléments constituent des anomalies suffisamment sérieuses pour justifier un examen approfondi de l’utilisation des fonds publics.
Le véritable problème : la confusion entre parti, État et affaires
Pour David Himbara, l’affaire dépasse largement le seul Kigali Infrastructure Project. Elle illustrerait un problème structurel du système politique rwandais : la proximité entre le FPR, les institutions de l’État et Crystal Ventures.
Lorsqu’un parti politique dirige le pays tout en disposant d’un empire économique susceptible de recevoir d’importants contrats provenant d’institutions publiques, le risque de conflit d’intérêts devient évident. Une telle configuration nécessiterait des mécanismes particulièrement rigoureux de transparence, de contrôle parlementaire et d’audit indépendant.
Dr Himbara attire également l’attention sur la circulation de plusieurs hauts responsables entre les institutions publiques et Crystal Ventures. Il cite notamment James Musoni, Manasseh Nshuti, James Gatera, Jack Kayonga, John Mirenge et Nick Barigye.
Le cas d’Obadiah Biraro est particulièrement révélateur de cette porosité institutionnelle. Après avoir exercé pendant une dizaine d’années les fonctions d’Auditeur général du Rwanda — donc chargé de contrôler l’utilisation de l’argent public — il a ensuite occupé la fonction d’Executive Chairman de Crystal Ventures.
Un tel parcours pose une question essentielle sur l’indépendance réelle des mécanismes de contrôle lorsque les mêmes responsables peuvent circuler entre les institutions chargées de surveiller les finances publiques et les entreprises liées au pouvoir politique.
Kagame peut-il être étranger au système ?
C’est à ce niveau que Himbara met directement en cause Paul Kagame. Dans un système politique fortement centralisé, où le président exerce une influence déterminante sur les institutions et les nominations aux principales fonctions de l’État, Dr Himbara considère difficilement crédible qu’une opération de plus de 400 millions de dollars impliquant le conglomérat économique du FPR puisse être totalement étrangère au sommet du pouvoir.
Une réputation anticorruption mise à l’épreuve.
Le dossier est d’autant plus sensible que le Rwanda de Paul Kagame a longtemps présenté la lutte contre la corruption comme l’un des piliers de son modèle de gouvernance. Mais la véritable mesure d’une politique anticorruption n’est pas seulement la capacité de poursuivre les petits fonctionnaires. Elle consiste aussi à déterminer si les mêmes exigences de transparence s’appliquent aux organisations économiquement et politiquement proches du sommet de l’État.
C’est précisément ce que l’affaire Crystal Ventures oblige à interroger.
Qui contrôle un conglomérat appartenant au parti au pouvoir lorsqu’il conclut des contrats de plusieurs centaines de millions de dollars avec les institutions dirigées par ce même pouvoir ?
Et qui contrôle les contrôleurs lorsque les responsables passent des institutions publiques aux entreprises concernées ?
Les 404,7 millions de dollars du Kigali Infrastructure Project ne constituent donc pas seulement une affaire de routes, de factures ou de retards de chantier. Ils posent une question beaucoup plus fondamentale sur la gouvernance du Rwanda : celle de la séparation entre l’État, le parti au pouvoir et ses intérêts économiques.
Et c’est finalement là que se trouve la question centrale soulevée par l’enquête du Dr David Himbara : dans le système Kagame, qui protège réellement l’argent du contribuable lorsque l’État fait affaire avec l’empire économique du FPR ?
