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RWANDA : du refus de la paix à l’apartheid mémoriel

A l’heure où on s’apprête à commémorer le vingt-sixième anniversaire du génocide perpétré au Rwanda d’avril à juin 1994, il peut être utile de revenir sur les causes de ce drame.

Les origines du conflit qui a amené le génocide sont assez bien décrites dans les mémoires de Laurent SERUBUGA [1],. Paru cette année , ce livre décrit en détail l’évolution des rapports ayant prévalu entre Rwanda et Ouganda pendant la deuxième république rwandaise.

Sous la première république rwandaise, les soubresauts provoqués par l’abolition de la royauté et par l’indépendance s’étaient accompagnés de différentes tentatives de reconquête menées par les tutsi exilés dans les pays voisins (Burundi principalement semble-t-il). Elles n’avaient pas obéré gravement  les relations entre Rwanda et Ouganda.

Le président Grégoire Kayibanda avait, le 11 mars 1963, adressé un message[2] aux réfugiés rwandais, incitant à rentrer au pays ceux qui le souhaitaient, fustigeant les « féodaux impénitents (qui) se livrent à des tromperies destinées à leur faire donner des sommes d’argent énormes soi-disant pour aider la cause prétendue nationaliste ou humanitaire». Il posait –déjà –  la question qui resurgit aujourd’hui, vingt-six ans après le drame de 1994 : « Qui est génocide ? Ceux qui vous appuient et financent vos menées terroristes et fratricides vous rappellent-ils aussi que les Bahutu ne se laisseront jamais malmener et qu’à vos coups ils n’entendent pas du tout opposer un héroïsme qui serait d’ailleurs de mauvais aloi ? qui est génocide ? D’où viennent les armes que vous employez à terroriser vos frères des frontières ? Pour quels buts vous sont-elles données ?….

… A supposer par l’impossible que vous veniez à prendre Kigali d’assaut, comment mesurez-vous le chaos dont vous seriez les premières victimes ? Je n’insiste pas : vous le devinez, sinon vous n’agiriez pas en séides et en désespérés ! Vous le dites entre vous : « Ce serait la fin totale et précipitée de larace tutsi ». Qui est génocide ?[3]»

La problématique posée par les « réfugiés rwandais » a ainsi été présentée, dès le début des années soixante, non pas en terme de retour des réfugiés – auquel collaborera le HCR (Cf. infra) – mais en terme de conquête du pouvoir et de rétablissement d’un régime ancien aux relents féodaux.

Au demeurant, cette question semblait se poser principalement à partir du Burundi. Les relations avec l’Ouganda  étaient excellentes jusqu’à l’arrivée au pouvoir à Kampala d’Idi Amin Dada en janvier 1971. Or Grégoire Kayibanda, président de la I° république rwandaise aurait refusé de reconnaître le nouveau maître ougandais qui venait de renverser son ami Milton Obote. Un froid se serait alors installé entre les deux pays..

Deux ans plus tard, l’arrivée au pouvoir à Kigali de Juvénal Habyarimana aurait marqué, sinon un net apaisement, du moins l’aménagement d’un modus vivandi acceptable entre Rwanda et Ouganda.

Le départ d’Idi Amin Dada et le retour au pouvoir à Kampala de Milton Obote survenant en 1979 auraient pu laisser penser au retour d’une certaine sérénité transfrontalière si, en 1982, Obote n’avait ordonné l’expulsion de tous les Banyarwanda[4]. Les rwandais exilés depuis près de vingt ans en Ouganda auraient alors repris le chemin du Rwanda. Et les efforts d’ Habyarimana pour rencontrer Obote seraient demeurés vains, Obote restant sourd à toute tentative d’approche rwandaise. De même, les différentes propositions d’intercession présentées par les autres pays de la région resteront lettre morte.

Le Rwanda aurait alors fini par porter l’affaire devant les instances onusiennes, sollicitant l’intervention du Haut-commissariat aux Nations Unies  pour faire le tri entre les « véritables réfugiés rwandais », passés du Rwanda en Ouganda au début des années soixante et les « ougandais d’expression rwandophone », résidant depuis toujours sur leurs terres attribuées à l’Ouganda lors des partages coloniaux de 1885. Laurent Serubuga affirme que les premiers auraient été accueillis au Rwanda tandis que les seconds auraient été renvoyés en Ouganda. Prudemment, il n’avance aucun chiffre mais indique que ce qu’il appelle l’entêtement d’Obote aurait amené les trois pays de la  Communauté des Grands Lacs à appuyer la rébellion ougandaise  naissante.

L’appui d’Habyarimana à cette rébellion ougandaise aurait été essentiellement logistique. Elle aurait néanmoins amené au  pouvoir à Kampala un Museveni qui, ménageant la chèvre et le chou, se révélera fin stratège. Tout en recevant l’aide d’Habyarimana en lui assurant de conserver en Ouganda les réfugiés rwandais, Museveni aurait secrètement promis à ceux-ci, devenus d’importants cadres de son armée, de les aider ultérieurement à prendre le pouvoir à Kigali. Mais officiellement, Museveni a toujours donné verbalement les meilleures garanties  à Habyarimana…en reversant à son profit les termes du discours prononcé en 1963 par Kayibanda  en 1963 : « Soyez sans crainte. Il n’y aura pas d’attaque à partir de l’Ouganda tant que vous ne ferez pas de mal aux tutsi du Rwanda [5]» aurait répété Museveni à chaque inquiétude d’Habyarimana. On retrouve ici la dialectique utilisée par le FPR. Fort habilement Museveni désigne comme une des causes de l’attaque à venir ce qui dans les propos de Kayibanda n’étaient que les conséquences prévisibles de cette éventuelle attaque.

Cependant, ces paroles pouvaient paraître rassurantes, puisque depuis 1973, personne au Rwanda ne songeait à « faire du mal aux tutsi », Habyarimana étant désigné par certains jusqu’au-boutistes comme le « protecteur des tutsis » pour avoir mis fin aux exactions de 1973. Par ailleurs, come on l’a vu, Museveni étant parvenu au pouvoir avec leur aide, ses alliés rwandais jouissaient de droit d’une situation sociale méritée comme Ougandais à part entière.

Ces assurances très ambigües seront répétées par Museveni ad libitum jusqu’au 1 octobre 1990, voire même après et ce, contre toute évidence.

Cependant l’existence d’un plan de retour par la force élaboré par les réfugiés rwandais étant parvenue aux oreilles d’Habyarimana, celui-ci  se rendit en Ouganda en février 1988 et prononça un discours où il estimait inadmissible de demeurer éternellement réfugié de père en fils. Il  invita ceux qui voulaient rentrer au Rwanda à le faire[6].

En 1989, des commissions rwando-ougando-HCR étudièrent les modalités de retour de ces réfugiés.

Le 27 juillet 1990, un communiqué du comité interministériel conjoint prévoyait la poursuite du processus et une visite du Rwanda par une délégation des réfugiés afin de se rendre compte de la réalité de vie dans le pays. A l’été 1990 et depuis dix-sept années, la réalité du Rwanda était incontestablement la Paix !

En septembre 1990, nombreux furent les échanges entre diplomates et  ministres  rwandais et ougandais. Plusieurs ministres rwandais sont à Kampala au cours de la dernière semaine de septembre. Le 1° octobre 1990, le Président Habyarimana se trouvait au sommet de l’UNICEF aux Etats-Unis où il allait rencontrer le Président Museveni.

Or, le 01 octobre 1990, le jour où était attendue au Rwanda cette délégation de réfugiés, le FPR attaqua.

Pourtant, nombreux étaient ceux qui, jusqu’au 1 octobre 1990, ont pu croire que le problème des réfugiés rwandais en Ouganda était sur le point de se résoudre. D’autres, ou les mêmes, estimaient que ces difficultés seraient aplanies par  la marche vers la démocratie, encouragée  à La Baule mais assez largement anticipée par Habyarimana dans son aggiornamento politique,

L’Abbé SIBOMANA, rédacteur en chef de la revue « Dialogues » et opposant déclaré au président Habyarimana  a fait un excellent état des lieux du contexte politique très ambigu dans lequel se trouvait le Rwanda à l’automne 1990.

DEBUT DE CITATION[7] : « C’est une question qui, aujourd’hui encore, est très controversée. Officiellement, du point de vue du FPR, l’échec des négociations justifiait l’ouverture d’un front militaire. Il fallait déployer tous les moyens de pression sur le pouvoir pour l’obliger à conclure un accord; la pression militaire était un moyen parmi d’autres.

Les détracteurs du FPR estiment au contraire que les négociations étaient un alibi de la lutte armée. Selon eux, le FPR avait dès le départ, l’intention de prendre le pouvoir par la force, à n’importe quel prix, afin de ne pas avoir à le partager. Quant au choix de la date, , il aurait été dicté par l’évolution rapide que connaissait le Rwanda. En cas de succès, le processus de démocratisation en cours risquait de priver le FPR d’une partie de sa légitimité. Car, à l’intérieur du Rwanda comme sur la scène internationale, le FPR ne se présentait pas seulement comme le parti d’une minorité opprimée ; il prétendait agir au nom de tous les partisans de la lutte contre la dictature du général Habyarimana[8]. En un sens, l’opposition démocratique qui commençait à prendre de l’ampleur à l’intérieur du Rwanda lui faisait de l’ombre. Même les relations entre le FPR et les partis qui, sans s’en réclamer ouvertement, en étaient très proches, étaient empreintes d’ambigüité.

Ajoutons à cela que, même si le pouvoir n’était pas pressé de voir revenir les réfugiés, des négociations étaient en cours, et risquaient d’aboutir. Comme l’écrit fort justement Colette BRAECKMAN dans Terreur Africaine[9] , « jamais autant qu’à la veille du déclenchement des hostilités, (on avait été) aussi près d’une solution négociée ». Dans une telle hypothèse, le FPR aurait perdu sa raison d’être . Il fallait agir  vite car, comme on dit, « l’Histoire ne repasse pas les plats ». » FIN DE CITATION

On ne peut que constater aujourd’hui que le schéma d’une attaque déclenchée par le FPR alors que des négociations étaient en cours et risquaient d’inscrire durablement la paix dans le marbre s’est reproduit en 1994 avec l’attentat du 6 avril suivi par l’offensive généralisée de l’APR.

On retrouve également les mêmes discours se renvoyant mutuellement la responsabilité de la rupture des négociations ou des accords de paix. Et, dans les deux cas, l’ONU était présente, par le biais du HCR en 1990 ou par celui de la MINUAR en 1994.

Cinquante-sept ans après avoir été posée par Grégoire Kayibanda, la question de la responsabilité du génocide resurgit avec une acuité rendue plus dramatique par le génocide de 1994, mais aussi par les crimes de masse commis au Congo au cours des années qui suivirent. Par sa formulation brutale et un brin provocatrice « Qui est génocide ? », elle interroge très justement sur le partage des responsabilités entre celui qui a perpétré le crime et celui qui l’a délibérément provoqué.

Les efforts déployés par Kagame dans sa stratégie post-génocide pour externaliser sa culpabilité et s’approprier la victimité du génocide [10] ne font que confirmer le cynisme hors norme du personnage. Tous ceux qui défendent ses thèse et participent à la mise en place de cette stratégie post génocide font preuve du même cynisme… ou d’un aveuglement volontaire confinant au cynisme.

Or, ce cynisme est d’autant plus insupportable que, sous prétexte de lutter contre on ne sait trop quel négationnisme inventé pour la circonstance, on met en place un véritable apartheid mémoriel , interdisant aux victimes qui ne seraient pas de la bonne ethnie, voire même de la bonne chapelle politique, de commémorer leurs morts. Le « génocide des tutsi et des hutu modéré » a laissé la place au seul génocide des tutsi. Les descendants des hutu modérés sont priés de ne pas se recueillir !  Et que dire de tous ceux, si nombreux, qui furent massacrés par les troupes du FPR à Byumba en 1992, à Ruhengeri en 1993, dans tout le Rwanda en 1994 et au Congo dans les années qui suivirent ? Jusqu’à aujourd’hui, en 2020 au Rwanda, le seul fait de laisser entendre dans une chanson qu’ils ont pu exister conduit à mourir en prison.

Comme l’a dit un éminent représentant d’une éminente association droit de l’hommiste : « évoquer le sang des hutu , c’est salir le sang des tutsi ». L’apartheid mémoriel au nom des droits de l’homme, il fallait être Kagame pour inventer cela ! Il fallait être Kagame pour entraîner une foule de bobos paumés sur ce chemin pavé d’intentions douteuses et aux conséquences dramatiques. Le refus de la paix a conduit aux génocides perpétrés au Rwanda et au Congo. L’apartheid mémoriel porte les gênes d’un nouvel enfer comme nous l’a très justement explique un hutu/tusi de grande qualité lors de son intervention du 9 mars dernier au palais du Luxembourg :

https://youtu.be/qx_9fYVPXVw 

MICHEL ROBARDEY  (blogs.mediapart.fr )


Références 

[1] « Rwanda –Juvénal HABYARIMANA- la ligne d ecrête de sa trajectoire » – Mémoires du colonel  Laurent SERUBUGA – Editions Scribe janvier 2020.

[2] Message du Président Grégoire Kayibanda auxréfugiés rwandais  Tel que publié dans : Rwanda Carrefour d’Afrique, No 31 : http://francegenocidetutsi.org/Kayibanda11mars1964.pdf

[3] Message du Président Grégoire Kayibanda auxréfugiés rwandais  Tel que publié dans : Rwanda Carrefour d’Afrique, No 31 : http://francegenocidetutsi.org/Kayibanda11mars1964.pdf op.cité

[4] Les rwandais vivant en Ouganda, les «  Nyarwandas »,  alimentaient la rébellion de Museveni contre Obote..

[5] « Rwanda –Juvénal HABYARIMANA- la ligne d ecrête de sa trajectoire » – Mémoires du colonel  Laurent SERUBUGA – Editions Scribe janvier 2020.

[6] A cette occasion, il y eut des cérémonies de remise des décorations aux officiers ougandais et le Président Habyarimana fut invité à remettre la décoration au Général Rwigema vice-ministre de la défense celui qui allait conduire l’attaque contre le Rwanda.

[7] André Sibomana « Gardons Espoir pour le Rwanda » – Editions Desclée de Brouwer – 1997 _-pages 69 s

[8] On écoutera avec intérêt l’intervention à la radio-télévision  belge, le 7 octobre 1990, du porte-parole du FPR, Pasteur BIZIMUNGU, futur président de la république rwandaise à partir de 4’30 » sur https://www.dailymotion.com/video/x36lck

[9] Colette BRAECKMAN « Terreur Africaine » – Fayard 1996

[10] Titi Palé : « Les eatas Unis et le Rwanda génocidaire » – L’Harmattan – 2019

Rwanda : la négation du génocide commis contre les Hutus

Tous les génocides sont confrontés à leur négation.

Celui commis contre les Hutus du Rwanda par le FPR (Front Patriotique Rwandais) de Paul Kagame pendant plus d’une décennie à partir du début de l’année 1991 n’échappe pas à la règle. Or la négation d’un crime avéré n’est pas seulement un acte de solidarité avec l’auteur mais un acte de complicité qui contribue à parachever ce crime. Le génocide perpétré contre les Hutus a des caractéristiques communes à tous les génocides mais il a aussi ses caractéristiques propres. Il en est de même de sa négation qui a des points communs avec celle des autres génocides mais qui connaît des particularités inédites.

Un génocide caractérisé par son impunité

Comme tous les génocides, il remplit la caractéristique principale d’être le crime des crimes, c’est-à-dire celui qui a consisté à supprimer l’autre pour ce qu’il est. Mais parmi ses caractéristiques propres les plus effrayantes, il y a d’abord l’impunité totale de ses auteurs. Ils ont accédé au pouvoir au Rwanda il y a 25 ans et leurs crimes semblent passer inaperçus aux yeux des autres nations, ce qui est impossible à comprendre.

Il apparaît, de manière flagrante aujourd’hui, que ce génocide contre les Hutus a été le passage presque obligé de la plus grande entreprise criminelle de néo-colonisation de l’Afrique à la fin du 20èmesiècle.

La guerre menée par le FPR contre la République rwandaise à partir du 1eroctobre 1990 avait certes un objectif politique interne de revanche sur la révolution rwandaise de 1959 qui a émancipé la population majoritairement hutue.

Mais elle avait aussi un objectif international d’extension de l’influence anglo-saxonne et de pillage des ressources minières de l’Est de la République Démocratique du Congo au profit de multinationales occidentales.

Les ouvrages précis se sont multipliés ces dernières années sur le sujet et la seule consolation actuelle des victimes, en attendant que justice leur soit rendue, est de commencer à comprendre ce qu’il s’est réellement passé.

Il s’agit de l’alliance entre ces multinationales et la frange rwandaise de l’armée ougandaise de l’époque, les premières ayant offert leur soutien financier, politique et médiatique à la seconde qui a fait le travail sur le terrain pour leur offrir l’accès incontrôlé à ces ressources minières cruciales pour les nouvelles technologies.

A y réfléchir, il est évident que la prise du pouvoir militaire total au Rwanda par le FPR et l’invasion de l’Ex-Zaïre, aujourd’hui République Démocratique du Congo, ne pouvaient se faire que moyennant l’extermination d’une partie de la population hutue, majoritaire à 85 % au Rwanda, si l’objectif était d’y installer un pouvoir militaire issu de la minorité tutsie.

Mais la grille de lecture communautaire ou « ethnique » de ce conflit s’arrête là.

C’est-à-dire que le FPR est un mouvement politique et militaire issu de la minorité Tutsi qui a chassé du Rwanda un pouvoir en place issu de la majorité Hutu, grâce à l’armée de l’Ouganda voisin et le soutien de parrains occidentaux.

Mais il ne s’agit absolument pas de massacres inter-ethniques, comme ce que l’on a parfois pu lire, ou d’un conflit entre Hutus et Tutsis pris dans leur ensemble.

L’immense majorité des Hutus et des Tutsis n’a fait qu’être victime de cette guerre et surtout des crimes commis par les organisations politiques et militaires qui étaient impliquées dans le conflit, dont le FPR de Paul Kagame.

L’impunité est donc la première caractéristique de ce génocide qui est la conséquence d’un deal néocolonial réalisé sur place par une Armée Patriotique Rwandaise dont plus de la moitié des officiers supérieurs avaient moins de 25 ans en 1994 et dont les victimes sont aujourd’hui estimées à +/- 2,5 millions d’âmes.

L’impunité est telle qu’il subsiste une forme d’omerta lorsqu’il s’agit de nommer publiquement les auteurs de ce génocide.

L’impunité est la pire chose qui peut suivre un crime de telle nature.

L’impunité facilite en effet la négation et terrorise absolument les victimes tout en confortant l’auteur dans l’idée qu’il a agi comme il devait agir, surtout s’il a pris le pouvoir par le biais d’un tel crime.

Un génocide largement documenté

La deuxième caractéristique de ce génocide est précisément la documentation qui existe à son sujet et qui contraste avec son impunité.

Certes, tous les génocides sont documentés et il est impossible d’imaginer un crime de génocide parfait qui n’aurait laissé aucune trace et qui n’aurait connu aucun témoin mais dans le cas du génocide commis contre les Hutus, la documentation qui existe est particulièrement parlante.

S’agissant chronologiquement du dernier génocide en date dans l’histoire de l’humanité, il a pratiquement été filmé et photographié en direct par satellite.

Quelques rares images sont tombées aux mains du public et ont inspiré des films édifiants comme « Tears of the Sun / Les larmes du Soleil» du réalisateur Antoine Fuqua, sorti en 2003 avec le célèbre acteur Bruce Willis.

Mais il a surtout fait l’objet de rapports onusiens dressés par des observateurs neutres dans le cadre de leurs missions officielles au service des Nations Unies.

Le rapport Mapping publié en août 2010 par le Haut-Commissariat aux Droits de l’Homme des Nations-Unies est le document de référence en l’espèce (https://www.ohchr.org/documents/countries/cd/drc_mapping_report_final_fr.pdf) et n’est pas l’œuvre de n’importe qui puisqu’il s’agit de l’équipe de Madame  Navanathem Pillay (ancienne présidente du TPIR – Tribunal Pénal International pour le Rwanda) et de Madame Louise Arbour (ancienne procureur du TPIR).

A la page 589 du rapport Mapping, paragraphe 514, on peut notamment y lire ce qui suit et qui ne laisse aucun doute sur la nature du crime :

« Au moment des incidents couverts par le présent rapport, la population hutu du Zaire, y compris les réfugiés venus du Rwanda, constituait un groupe ethnique au sens de la convention pour la prévention et la répression du crime de génocide. Par ailleurs, comme il a été démontré précédemment, l’intention de détruire un groupe en partie est suffisante pour être qualifiée de crime de génocide. (…) On peut donc affirmer que, même si seulement une partie du groupe ethnique hutu présent au Zaïre a été ciblée et détruite, cela pourrait néanmoins constituer un crime de génocide si telle était l’intention des auteurs. Finalement, plusieurs incidents répertoriés semblent également confirmer que les multiples attaques visaient les membres du groupe ethnique hutu comme tel. (…). »

Les passages en gras, sont en gras dans le texte cité.

Mais il existe plusieurs autres rapports et notamment deux autres rapports précédents qu’il est impossible de passer sous silence.

Il s’agit de ceux de Monsieur Robert Gersony du 19 octobre 1994 et de Monsieur Roberto Garreton du 2 avril 1997.

Le rapport Gersony a spécifiquement documenté le génocide commis contre les Hutus sur le territoire du Rwanda pendant et après la conquête militaire du FPR, alors même que la mission de son auteur était d’enquêter sur les crimes commis sur le territoire du Rwanda à partir du mois d’avril 1994, avec la présomption que tous les crimes avaient été commis par les milices Interahamwe.

Ce rapport est donc particulièrement important car il résulte d’une enquête neutre réalisée sur le terrain entre août et septembre 1994, auprès de dizaines de site de massacres au Rwanda, en recueillant à chaud la parole des survivants qui ont désigné le FPR comme ayant été de loin l’auteur des tueries les plus importantes.

Le rapport Gersony n’est certainement pas étranger au libellé neutre et général de la résolution 955 du Conseil de Sécurité de l’ONU, prise le 8 novembre 1994 et portant création du Tribunal Pénal International pour le Rwanda.

Cette résolution a en effet créé un Tribunal International pour punir les crimes commis au Rwanda et sur les territoires voisins entre le 1erjanvier 1994 et le 31 décembre 1994 sans aucune précision quant à l’auteur éventuel de ces crimes et sans aucune précision quant aux victimes éventuelles.

Elle laissait donc la possibilité de poursuivre et de punir tous les crimes de droit pénal international commis par tous les auteurs contre toutes les victimes, c’est-à-dire à la fois ceux commis par les Interahamwe et ceux commis par le FPR.

Ce n’est que pour des raisons politiques que le Procureur du Tribunal Pénal International pour le Rwanda a choisi de ne pas poursuivre les crimes commis par le FPR, ce qui a finalement favorisé et même garanti cette impunité depuis 25 ans.

En vertu du principe de la compétence universelle lorsqu’il s’agit de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité et de génocide, les justices de deux pays ont quand même tenté de mettre fin à cette impunité.

C’est ainsi que le juge espagnol Fernando Andreu Merelles, après avoir reçu des plaintes des familles de victimes, a enquêté sur ces crimes et délivré en février 2008 des mandats d’arrêts contres 40 hauts responsables du FPR pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre.

La France a également lancé une enquête indirecte sur ces crimes dans le cadre de l’enquête concernant l’attentat terroriste qui a coûté la vie à l’équipage français qui transportait le Président Juvénal Habyarimana et d’autres hautes personnalités, dont son homologue burundais Cyprien Ntaryamira.

Mais ces enquêtes n’ont abouti à aucun procès jusqu’à ce jour et semblent avoir été entravées par des intérêts géostratégiques et politiques.

Un génocide raconté librement par ses exécutants

Ensuite, et c’est assez singulier comme documentation pour le souligner, il s’agit d’un génocide qui a été raconté par écrit, par certains de ses exécutants et notamment par deux ouvrages de soldats du FPR qui ont donné des dates, des lieux et des précisions d’une valeur inestimable pour les victimes.

De mémoire d’homme, jamais les exécutants d’un génocide ne s’étaient repentis au point d’en témoigner librement et sans contrainte, par écrit dans des ouvrages de référence tel que c’est le cas au Rwanda, notamment dans le livre d’Abdul Ruzibiza (Rwanda : l’histoire secrète) ou dans celui du journaliste Jacques Pauw (Rat Roads), ce dernier ne faisant que retranscrire les propos recueillis directement auprès d’un ancien militaire du FPR qui s’est confié sur ses crimes.

C’est important de souligner ici le fait que ces exécutants en ont témoigné librement car il est évidemment plus douteux de faire parler des exécutants ou de prétendus exécutants s’ils sont en prison ou sous contrainte.

Avec toute cette documentation qui retrace une planification et une exécution méthodique et organisée, la justice que réclament les victimes à cor et à cri serait bien plus aisée à rendre que ce qui a déjà été vu devant les Tribunaux pénaux internationaux ou la Cour pénale internationale pour d’autres crimes.

En plus, les auteurs de ce génocide appartenaient à une armée structurée qui se disait elle-même disciplinée de sorte qu’il n’y aurait aucun mal à identifier ceux qui l’ont commis, même si l’idée ne serait probablement pas de poursuivre les petits exécutants dont certains étaient des enfants soldats.

En termes d’organisation, de nombreux réfugiés ayant échappé au génocide commis contre les Hutus racontent qu’ils ont été alertés par des soldats du FPR en première ligne qui leur disaient de fuir parce qu’il y avait derrière eux d’autres soldats chargés d’éliminer la population civile.

Il y a encore, en Europe d’ailleurs, de nombreux anciens soldats du FPR qui racontent le travail qu’ils ont dû faire et qui précisent par exemple qu’il a fallu dans certains cas avoir recours à des bulldozers venus d’Ouganda pour ensevelir leurs victimes dans des fosses communes au Rwanda.

L’un d’entre eux disait avoir déjà eu le doigt gonflé pour avoir appuyé toute une journée sur la gâchette de sa Kalachnikov en abattant des civils Hutus désarmés dans l’ancienne préfecture de Byumba au Nord du Rwanda.

Les auteurs ont à ce point été peu inquiétés que le Net a vu fleurir dernièrement des reportages à leur gloire dans lesquels ils se vantent ouvertement et avec arrogance des crimes qu’ils ont commis, le dernier de ces reportages qui leur rend hommage étant tout simplement intitulé « Inkotanyi » et diffusé au Cinéma.

Un charnier a été mis au jour dans ce camp de réfugiés hutus le 27 avril 1995. Un massacre attribué à l’APR. Dix-huit sites de massacre sont recensés dans le rapport du TPIR. – PASCAL GUYOT / AFP

Un génocide d’une durée insupportable

La troisième caractéristique est sa longue durée.

L’histoire récente, c’est-à-dire celle du 20èmesiècle, n’a pas connu de génocide d’une durée aussi longue.

Le rapport mapping, cité précédemment, examine la période entre 1993 et 2003, soit 10 longues années suffisantes pour exterminer une partie de la population hutue du Rwanda et bien sûr une partie de leurs frères congolais victimes des richesses minières de leurs pays.

Mais il est certain que ce génocide a commencé bien avant 1993, au Nord du Rwanda et qu’il est impossible de savoir à quel moment précis on peut considérer qu’il a pris fin puisqu’aucun évènement politique ou militaire n’est venu l’arrêter.

Un génocide efficace

La quatrième caractéristique, parmi d’autres qu’on ne pourra pas aborder ici dans leur ensemble, est l’efficacité de ce génocide qui compte pourtant le plus grand nombre de survivants directs d’un génocide à l’heure actuelle sur terre.

En effet, ce génocide a été efficace puisqu’il a permis d’atteindre rapidement le but visé par cette entreprise criminelle néocoloniale.

Les Hutus qui étaient près de 6 millions au Rwanda au début de l’année 1994 et qui vivaient dans leur pays en occupant tous les secteurs publics et privés n’ont pas seulement été intégralement chassés de ces secteurs, ils ne sont plus là.

Beaucoup sont en exil, nombre d’entre eux ont été emprisonnés mais leur disparition est due essentiellement à leur extermination systématique pour ne laisser place qu’à une nouvelle génération meurtrie.

Ce génocide s’est donc avéré efficace sur cet aspect-là et il n’est pas étonnant que l’impunité actuelle ne fasse que rassurer les auteurs quant au bien-fondé de la solution qu’ils ont trouvée et qu’ils sont naturellement déterminés à remettre en œuvre si les circonstances le justifient à l’avenir.

Un génocide confronté à un négationnisme insidieux

Quant à sa négation, elle connaît évidemment les mêmes mécanismes que la négation de tous les autres génocides.

Personne n’ose nier les faits, c’est-à-dire l’extermination systématique d’une partie de la population Hutue au Rwanda et sur le territoire de la République du Congo par le FPR, hommes, femmes et enfants indistinctement.

Ce génocide échappe donc à la forme primaire du négationnisme, celle qui consiste juste à nier les faits et à affirmer que cela n’est pas arrivé.

Mais les autres formes de négationnisme auxquelles il est confronté ne sont pas moins pernicieuses ou moins dangereuses.

La minimisation du nombre de victimes

La première d’entre elles est la minimisation du nombre de victimes qui est commune à la négation de tous les génocides.

Combien de fois n’a-t-on pas lu et entendu par exemple que le nombre de Hutus victimes ne dépasserait pas 500 000… ?

Comme si cela n’aurait d’ailleurs pas été assez.

Il suffit de prendre le cas des camps de l’Est de la République Démocratique du Congo dont les réfugiés avaient été minutieusement comptés par les organisations humanitaires qui sont venues à leur secours en juillet 1994.

Ces camps comptaient près de 2 800 000 réfugiés en octobre 1996, à la veille de l’attaque et de la destruction de ces camps par les troupes du FPR.

En mai 1997, le gouvernement du FPR à Kigali se targuait d’avoir rapatrié 500 000 réfugiés de force au Rwanda tandis que les autres s’étaient dispersés dans les forêts de la République Démocratique du Congo, entre la frontière du Rwanda à l’Est et celle du Congo Brazzaville à l’Ouest.

Le nombre de réfugiés survivants dénombrés par le HCR au Congo au début de l’année 1998 et dans les années qui ont suivi fut évalué à 400 000.

C’est ce chiffre qui est encore avancé aujourd’hui et qui permet d’évaluer les victimes rwandaises du FPR sur le seul territoire du Congo, entre 1996 et 1997 mais aussi dans les années qui ont suivi, à +/- 1,5 millions de morts, si l’on tient compte des quelques survivants qui ont pu rejoindre les pays limitrophes.

À la suite de violents combats, un million de réfugiés hutus ont fui, et 2 000 d’entre eux sont partis dans un train surpeuplé reliant Biaro à Kisangani. À son arrivée à Kisangani, il apparaît que 100 personnes sont décédées au cours du voyage. Une femme avec son bébé pleure un membre de sa famille qui est décédé.

La dénaturation du crime

Vient ensuite la dénaturation du crime dont les Hutus ont été victimes qui est aujourd’hui la forme la plus virulente de sa négation.

Le crime de génocide étant le crime le plus grave du droit international humanitaire, sa dénaturation ne va jamais que dans le sens d’en atténuer la gravité.

C’est ainsi que le génocide dont les Hutus ont été victimes de la part du FPR a par exemple souvent été qualifié d’exactions ou est systématiquement banalisé comme étant des massacres sélectifs ou des massacres à grande échelle.

Aujourd’hui, l’évidence des faits amène certains à accepter quand même de le qualifier de crime contre l’humanité sans néanmoins utiliser le terme de génocide.

Il paraît pourtant essentiel de qualifier le crime comme il se doit sans le dénaturer et de le qualifier correctement en nommant les victimes, s’agissant d’un génocide.

C’est ainsi que des expressions génériques comme « génocide rwandais », « tragédie rwandaise », « drame rwandais » peuvent à juste titre être considérées comme inadéquates à l’égard de la spécificité du génocide commis contre les Hutus ou du génocide commis contre les Tutsis.

Si ce crime a été commis dans un cadre général caractérisé par la commission d’autres crimes graves de droit international, il n’est pas correct de le noyer dans une appellation générique qui ne fait que semer la confusion.

C’est-à-dire que si le constat factuel et juridique est qu’il y a eu deux génocides au Rwanda, un génocide commis contre les Hutus par le FPR entre 1991 et 2003 mais aussi un génocide commis contre les Tutsis par les miliciens Interahamwe au sens large entre avril et juillet 1994, le fait de désigner le tout comme étant un « génocide rwandais » revient finalement à nier les deux génocides.

La diabolisation des victimes 

La diabolisation des victimes est certainement la forme la plus abjecte de la négation du crime de génocide et est souvent liée à la dénaturation du crime.

Dès 1994, une presse de mauvais aloi, sans doute à la solde de ceux qui ont perpétré ce génocide, a entrepris de diaboliser les Hutus d’une manière générale en leur donnant pernicieusement une image antipathique auprès du public.

Le paroxysme a été atteint en 1996 lorsqu’une journaliste écrivait par exemple, pendant que le FPR détruisait à l’arme lourde les camps de réfugiés Hutus à l’Est du Congo et exterminait hommes, femmes et enfants sous les yeux indulgents du monde entier, qu’il fallait finalement se demander si ces enfants n’étaient de toute façon pas de futurs génocidaires qui auraient hérité de l’idéologie de leurs parents.

Il était en effet acquis, pour cette journaliste, que les Hutus dans leur ensemble étaient en effet des génocidaires et que seuls les Hutus modérés, morts ou restés au Rwanda, échappaient à cette idéologie génocidaire transmise aux enfants.

Cette expression de « Hutus modérés » participait d’ailleurs de cette campagne de diabolisation puisqu’elle visait à introduire de manière subliminale l’idée que les Hutus auraient été mauvais par essence mais qu’il y en avait des modérés.

Si l’on sait que l’on ne peut être modéré ou pas que dans ses opinions mais certainement pas dans ce que l’on est, il est aisé de comprendre le but de ceux qui ont inventé cette expression et qui tentent encore de la pérenniser.

Cette manière de diaboliser ceux qu’on veut exterminer pour ce qu’ils sont, en attribuant globalement des crimes à leur groupe national ou ethnique, comme ceux qu’on accusait d’avoir tué Jésus-Christ, est connue depuis la nuit des temps et fait parfois et même toujours mouche dans l’esprit de certains publics.

Une fois les victimes diabolisées, les crimes commis contre elles deviennent alors excusables, voir justifiables mais perdent en tout cas leur gravité pour devenir des représailles ou de la vengeance, si quelqu’un s’y intéresse encore.

L’exemple le plus terrible en ce qui concerne le Rwanda concerne les prisons mouroirs du Rwanda et les fameuses juridictions gacaca dont la fonction était avant tout de purger le pays des hommes Hutus, en commençant par ceux qui étaient instruits, mais qui furent présentées comme étant destinées à punir les auteurs du génocide commis contre les Tutsis alors que cela était accessoire.

Dans le prolongement des gacaca, la dernière trouvaille du gouvernement du FPR à Kigali est ce programme intitulé « Ndi umunyarwanda » (Je suis Rwandais), destiné aux jeunes Hutus appelés massivement à demander pardon pour les prétendus crimes commis par leurs parents puisqu’ils ne peuvent matériellement plus être poursuivis pour avoir commis un génocide avant leur naissance.

Le gouvernement du FPR tente aujourd’hui d’expliquer qu’il serait en train de lutter contre une idéologie génocidaire qui aurait été transmise aux enfants Hutus, c’est-à-dire ceux qui dénoncent le génocide commis par le FPR.

Les victimes sont donc diabolisées comme étant des criminels dans une logique totalement pernicieuse qui consiste à vouloir occulter la réalité du génocide commis contre les Hutus en brandissant systématiquement la lutte contre la négation du génocide commis contre les Tutsis.

La mise en concurrence avec un autre génocide

Ceci nous amène à une autre forme de négationnisme qui n’est pas non plus l’apanage du génocide commis contre les Hutus.

Il s’agit de celle qui consiste à nier le crime en invoquant l’existence d’un autre crime concomitant ou antérieur qui viendrait presque justifier ce génocide.

Nous avons tous déjà entendu l’expression de contre-génocide que certains avaient voulu consacrer pour qualifier le génocide commis contre les Hutus, après celui commis contre les Tutsis, dans une démarche de quasi absolution pour le FPR auteur du génocide contre les Hutus.

C’est encore ce qui défraie la chronique ces derniers temps puisque de nombreuses personnes peinent encore à reconnaître l’existence d’un génocide commis contre les Hutus pour le seul motif qu’il y aurait eu un génocide commis contre les Tutsis au Rwanda au même moment.

Pire, certains jeunes rwandais innocents arborent fièrement des tee-shirts ouvertement négationnistes contre le génocide des Hutus sur lesquels on peut lire qu’il n’y a eu qu’un seul génocide au Rwanda, celui commis contre les Tutsis, sous-entendant par-là qu’il n’y a pas eu de génocide perpétré contre les Hutus.

C’est une erreur fondamentale de jugement de nier le crime de génocide commis contre un autre groupe au motif que son groupe aurait aussi été victime d’un génocide, comme s’il s’agissait de revendiquer une forme d’exclusivité macabre.

Les corps sans vie des déplacés Hutus de Kibeho surplombé par des soldats du FPR (février 1995)

En effet, le génocide commis contre les Hutus est un crime distinct de celui qui a été commis contre les Tutsis et l’un ne justifie pas l’autre ni ne l’occulte.

L’un, celui commis contre les Tutsis, a été commis par ceux qu’on a globalement qualifiés d’Interahamwe au sens large pendant une période allant d’avril à juillet 1994 dans la zone officiellement sous contrôle du gouvernement intérimaire.

L’autre, celui commis contre les Hutus, l’a été sur une plus longue période, c’est-à-dire à partir de la fin janvier 1991 jusqu’au moins en 2003.

Il a également été perpétré sur un territoire plus grand, en l’occurrence une région allant de tout le territoire du Rwanda, selon l’époque, puis sur une bande s’étendant du Nord-Est au Nord-Ouest de la République Démocratique du Congo.

Et la transition est ainsi toute trouvée vers une autre forme de négationnisme particulière au génocide commis contre les Hutus et sans doute la plus incongrue.

La négation en miroir

En effet, la campagne de négation du génocide commis contre les Hutus, dont on voit qu’elle émane de ceux qui l’ont commis, c’est-à-dire les officiers du FPR encore au pouvoir à Kigali, consiste essentiellement à museler toutes les personnes qui se battent pour la reconnaissance du génocide commis contre les Hutus et pour la justice envers ses victimes, en accusant ces personnes d’être des négationnistes du génocide commis contre les Tutsis.

Ceux qui se battent pour que le génocide commis contre les Hutus soit reconnu et que ses auteurs soient punis sont gratuitement taxés de « négationnistes » parce que « partisans de la thèse du double génocide ».

Or, en toute logique, ce n’est pas celui qui clame l’existence d’un deuxième génocide qui est susceptible de négationnisme mais celui qui nie ouvertement et impunément l’un d’entre eux sans aucun argument factuel ou juridique.

Le génocide commis contre les Hutus n’est pas le fruit d’une thèse ou l’œuvre de partisans mais une réalité affreuse dont l’horreur suprême est de continuer à terroriser ses victimes plutôt qu’à leur rendre justice.

Cette campagne est de toute évidence absurde et illogique mais elle est pourtant relayée par des milieux intellectuels et politiques en Europe, même s’il ne s’agit pour le moment que de personnalités de second plan.

Bref, se livrer ouvertement à du négationnisme en accusant l’autre, celui qu’on nie, de négationnisme, est le comble du monde à l’envers.

Tout ce qui précède ne signifie pas qu’il n’y ait aucune place pour la discussion ou même la négation légitime et qu’il faille accepter le génocide commis contre les Hutus comme un dogme indiscutable et indéniable.

Chacun est en effet libre de nous démontrer en quoi les deux éléments constitutifs du crime de génocide contre les Hutus ne seraient pas remplis.

En effet, tout crime, quel qu’il soit, nécessite toujours un élément moral et un élément matériel, c’est-à-dire une intention dans le chef de son auteur et des actes.

Pour le crime de génocide, notamment contre un groupe national ou ethnique, l’intention exigée par l’article 2 de la Convention pour la répression et la prévention du crime de génocide du 9 décembre 1948 est celle de détruire en tout ou en partie ce groupe, or cette intention n’est pas contestable en l’espèce.

Elle résulte des faits et des aveux mêmes de ceux qui l’ont commis, sauf qu’ils pensent à tort qu’ils n’ont pas commis de génocide parce qu’ils ne voulaient pas exterminer tous les Hutus mais seulement une partie d’entre eux.

Et les actes exigés sont énumérés au même article et consistent, entre autres, soit dans le meurtre de membres de ce groupe, soit dans l’atteinte grave à son intégrité physique ou dans la soumission intentionnelle de ce groupe à des conditions de vie devant entraîner sa destruction totale ou partielle.

Ces actes sont établis en l’espèce et c’est seulement pour cette raison-là qu’on peut affirmer qu’il y a eu un génocide contre les Hutus du Rwanda.

La démonstration contraire n’étant pas possible de toute évidence, la propagande et l’intimidation des victimes ont pris le relais, au point que la plus grande particularité de la négation de ce génocide commis contre les Hutus vient du fait qu’il est probablement le seul à être nié par les victimes elles-mêmes dont certaines refusent de qualifier de génocide ce dont elles ont été victimes.

Ce n’est ni le sommet de l’aliénation, ni l’illustration la plus aboutie du syndrome de Stockholm, c’est plutôt la conséquence de cette impunité qui pousse les survivants à nier eux-mêmes les crimes dont ils ont été victimes dans une forme de réflexe de survie destiné à amadouer des auteurs dont ils sont encore à la merci.

La négation va encore un cran plus loin lorsque certaines victimes, enrôlées aujourd’hui sous la bannière du FPR à Kigali, sont forcées d’endosser publiquement les crimes du FPR en tant qu’officiels du régime et donc d’endosser en leur propre nom les crimes dont elles ont été victimes.

Le défi actuel n’est même pas de faire reconnaître ce génocide par d’autres mais de le faire reconnaître par les Rwandais eux-mêmes, Hutus et Tutsis, en commençant par les Hutus qui en ont été victimes et qui doivent pouvoir en témoigner ouvertement sans se terrer dans la peur.

La reconnaissance conditionnée

Combien n’a-t-on pas entendu des gens de bonne foi plaider que si un tribunal devait qualifier de génocide les crimes qui ont été commis contre les Hutus, il faudrait alors l’accepter et se rendre à l’évidence.

C’est cependant un non-sens car l’existence et la qualification d’un crime ne dépendent pas d’une reconnaissance judiciaire.

Au contraire, le fait qu’aucun Tribunal n’ait jamais poursuivi ces crimes est une honte pour l’humanité toute entière.

Patrice Rudatinya MBONYUMUTWA

http://www.jambonews.net

L’auteur est rwandais, né en 1975. Il est témoin direct de l’histoire récente de son pays à laquelle il s’intéresse depuis son plus jeune âge. Il était au Rwanda le 6 avril 1994 et pendant les semaines qui ont suivi. Il tient à préciser que ce texte est le fruit de plus de 23 ans de réflexion et de recul pendant lesquels il a assisté à de très nombreuses conférences et s’est entretenu avec de nombreuses victimes rwandaises Hutus et Tutsis. Il s’est procuré et a lu plus de 230 livres, sans compter les milliers d’articles, c’est-à-dire pratiquement tous les ouvrages principaux qui ont été publiés sur le Rwanda avant et après 1994 par les auteurs de tous bords. Il est avocat spécialisé en droit pénal qu’il a enseigné à l’Université.

Rwanda : 1995 -2005 my youthfulness in 1930 prison

Rwanda : My youthfulness in the 1930 Prison from 1995 to 2005

Rwanda : My youth in the 1930 Prison from 1995 to 2005

Imagine that you are 18 years old, with your life ahead of you and your head full of dreams. Like the majority of Rwandans, you are in the aftermath of the genocide perpetrated against the Tutsis in 1994. You were almost killed during the genocide and now you are trying to rebuild your life. You have begun the process of resuming your studies in mathematics and physics, subjects you excelled in. But instead, overnight, you find yourself in the central prison of Kigali, known as the 1930 prison. In your new world, “prisoners are neglected, the sick are sent to hospitals to die because they are transferred too late. The fate of Rwandan prisoners is never mentioned; their suffering, the physical and moral torture they undergo”. How would you have reacted? Only a few people can testify about such circumstances, including Kalima, who experienced this misfortune. He shares his story, his downfall, his recovery and his current challenges.

Who is he?

Kalima was 17 years old at the time of the genocide against Tutsis in Rwanda in 1994. He lived in the city of Kigali, and he was a student in secondary school. He lived with his younger siblings his mother. Their father had passed away before 1994. During the genocide, he was almost killed in two or three cases and each time, neighbours who knew him saved him. He had a Hutu identity card but his look was affiliated with the Tutsi ethnic group. When the war approached their neighbourhood, he moved with his family to another place and they stayed there until the RPF-Inkotanyi seized the city of Kigali. He then fled the war to Goma and stayed there for only two weeks until he was separated from his family and returned to Kigali.

How did he go to prison?

It started when his friend told him that someone wanted him dead, but he didn’t pay it any attention. That day, in the evening, he was approached by three soldiers on the street who asked him if he knew of a certain person. The person in question was himself. He had an instinct to answer that he knew the person, without informing them that it was himself, and directed the way to his parents’ home to the soldiers. From that moment he moved to another neighbourhood, away from where his family lived. He informed his mother of his new whereabouts and from time to time he would briefly pass by the family home.

On January 24, 1995, he was walking down the street when a soldier called out his name and greeted him. The soldier told him that the brigade commander was looking for him, and Kalima could never have suspected that it was to put him in jail. He followed the soldier and when he arrived in the brigade, the soldier said “Here comes an Interahamwe!“. Kalima didn’t have time to understand what was happening to him. He describes: “The soldiers assaulted me and beat me up, they brought me where they registered new prisoners, it was the beginning of the Way of the Cross.. He remained in the cell until February 1, 1995.”It was a beautiful day in February 1995, when around 3pm, we heard a soldier, Rukara, calling13 names from our cells, including mine. He asked us to take our belongings and the other inmates began to congratulate me, thinking I was going to be released. If only they knew“, says Kalima. Outside, a pickup truck was waiting for them. They went inside, three armed soldiers accompanied them, and “the journey to hell began“. Fifteen minutes later they arrived at the central prison of Kigali; the 1930 prison. They arrived there around 5pm.Once there, the soldiers who were guarding the prison beat them up before bringing them into the prison. Kalima:”I entered with fear in my stomach, not only was I afraid to find many Interahamwe, those who killed people, but I also wondered how I would survive this prison as a young 18-years and 5 months old boy, who was timid and introverted?”. Once inside, a person exclaimed; “They’re starting to lock up Tutsis too?”. According to the penal procedure of the time, they should have been questioned by the public prosecutor; the only authority that was empowered to place people in pre-trial detention, but Kalima says; “This step was skipped, who cared about the procedures anyway?”.

The first steps into the prison

The registration in the prison was done in two steps. First they were registered with the Capita General[1], they were given a blanket, a plate and cup and then assigned to their cell blocks. The prison was divided into 12 administrative blocks and prison staff tried to balance the number of prisoners per block. At the time of registration, a former neighbour recognized Kalima and followed him through the second step. This step consisted of registration in the assignment block. Kalima was given the number 521. There were already 6,000 prisoners in a prison with a capacity of 2,500 people. This figure reached 10,000 prisoners during Kalima’s stay in prison. Kalima would wait in line for 3 hours before he could get food . His meal consisted of corn paste and beans, half of which were stones. “It didn’t surprise me, because at boarding school you could find stones in your beans”, he said. He went to eat at his neighbour’s place, his neighbour made sure that Kalima got a place to sleep by taking him to a section called “mu kiderenka – in delinquency” and by buying prison space for him at 200 Frw, he also gave him an extra blanket. The prisoners were sleeping on the floor and used bricks as pillows. Kalima’s makeshift space was 40 cm wide and 2 m long. A few meters down, some people were discussing how they had killed people in the Genocide and it gave him chills. “I didn’t sleep that night. I hadn’t realized just what my new world was yet and I would learn later that it would be common to hear such stories. The prison would become my new home for the next 3,830 days”, he says.

Prison as a university

A few days before his arrest, Kalima had registered in a school to resume his studies of mathematics and physics. During the first days of prison, he was carefully listening to the announcements, naively thinking that they (those who had arrested him) would realize that they had made a mistake and let him go. In prison jargon, he was still a “umuselire – newcomer“, and little by little he realized that he had entered another university, the one of a hard life, and that mathematics and physics would be for later. It was only after two weeks that he had his first visitor. His family had not heard from him since his arrest and it was the neighbour’s wife who informed his mother that her son was in prison. Kalima: “On that first visit, I didn’t talk to my mother, she couldn’t stop crying.”

Kalima was getting used to the hard life in prison. The corn paste had become tasty, and spending three hours in line to go to the toilet or to drink water seemed normal to him. He had just gone from the newcomer’s rank to that of the “umupeuple – a person used to prison.” He was no longer shy, nor a student; he had become a prisoner. “The first few days are so difficult, but the more you get used to life in prison, the sooner you accept fate, the easier life in prison will be. The only choice we have is to be mentally strong, otherwise we crack under the difficult life in prison.”. It took Kalima two months to start getting involved in prison activities.

The organization of the prison

Inside the prison, there was an organizational chart with the different departments and their responsibilities. The head of the prison was called “general capita” and his office composed of the secretary general and a steward. Food, soap, and other utensils were distributed in the 12 administrative blocks. The prisoners were registered according to the blocks that catered to them; each block was managed by a “capita“, assisted by a secretary. There was a security service headed by a Chief Brigadier, assisted by two Sub-Brigadiers and a secretary. Each block had its own security staff, whose manager was called an advisor, assisted by a subadvisor. There was a hygiene service, a medical team and a radio station “Radio Mouvement Xaveri (RMX)” which kept prisoners informed. Finally, there was a Socio-Educational Support Service (SESE) which provided training for prisoners with a varied range of lessons.

The judicial aspect in prison

  • Arbitrary arrests

In Rwanda, after the RPF-Inkotanyi came to power in 1994, the new authorities began to arrest people and put them in prison, accusing them of having participated in the genocide. Many would be lured away from their homes by soldiers or RPF cadres (abakada), who told them to follow them to clarify a small matter (gusobanura akantu gato). These people never returned home again.”25 years later, they are still clarifying“, Kalima said. Other people were arrested following senseless accusations from their neighbours. The people accused had not necessarily participated in the genocide, but they were targeted because of jealousy, the settling of scores between neighbours, pure hatred or extremism.

Another reason why people were arrested was because of their physical characteristics. RPF soldiers would claim that these people had undoubtedly killed Tutsis, even if they did not know them at all and there were no accusations against them. Most of the people arrested were tortured to the point of accepting responsibility for crimes they did not commit, without realizing the consequences. People were beaten to the point they forgot their own names. Sometimes the soldiers invited those who had accused the person to participate in the beating. Kalima recalls a case: “Gasogi, had his hands tied at the back, in a style used by the RPF (ingoyi), and the woman who had accused him was called and she peed in his mouth“.

  • Arbitrary detentions

Only a part of the people who were arrested made it to prison.. They would sigh with relief that they had escaped death when they arrived at the prison. Indeed, after being arrested, Kalima told us that “people were being held in holes in the ground, for example in Mount Kigali, and soldiers were slowly killing some of them and throwing their bodies back with those who were alive, in order to frighten them. They could not feed or wash themselves, and their bodies and clothes were covered with lice. The luckiest were found by the ICRC (International Committee of the Red Cross), which registered them and they could no longer be killed by RPF soldiersDetention was arbitrary, unjust and illegal“. The fate of those who were imprisoned has notbeen properly documented or is largely ignored. According to Kalima, “it was part of a sinister plan to bring part of the population to their knees.” By July 1994, the first group of people had already been arrested and detained in Rilima, including the late Ambassador Sylvestre Kamali and others.. When the Kigali Central Prison was reopened in August 1994, its first prisoner was Hassan Nkunzurwanda (Ndanda), a footballer.

  • The case of Kalima

From 1995 to 2001, Kalima did not meet any prosecutor. He was languishing in prison without knowing what he was accused of. In 2001, the management requested a list of prisoners who had never been at the prosecutor’s office, and once the list was made, the deputy prosecutors began to question them one by one. On his turn, he met the prosecutor’s substitute, named Ndibwami Rugambwa, who asked him to state the names of the people whom he knew and who were killed during the genocide. In good faith, Kalima provided him with the list and the substitute promised that he would investigate and come back to him. Three weeks later, Ndibwami came and charged Kalima with killing the people Kalima had named. When he asked him if he had any evidence, he told Kalima that he was the one who had to prove his innocence. Kalima: “From that moment on, after 6 years of illegal detention, I was formally charged with a case that was handled and dismissed in a non-professional manner. The universal presumption of innocence was violated“.

  • The Gacaca in the prison

With more than 150,000 prisoners, the Rwandan government decided to set up the Gacaca courts system to speed up genocide trials. This system resulted in an information gathering process (Ikusanyamakuru) in the 1930 prison. Prisoners were asked to list the people who were killed between October 1, 1990 and December 31, 1994, who killed them, where and which weapon they used. The inmates gathered in their cells according to where they lived in 1994. The exercise did not produce the expected results. The majority of those listed were Hutus killed by the RPF. All the information collected was requested by the prison management to never be seen again and the prisoners were then asked to only list Tutsis.

  • The conclusion

According to Kalima, anything was done to break the prisoners emotionally. Some cracked easily and others resisted. Most of the prisoners were not formally charged, though they were treated as convicts. At the time, the principles of justice were backwards in Rwanda, and one would be considered “guilty until a court has proven otherwise“. For about 7 or 8 years, the soldiers would come and randomly select a few people from the “group without charges” and those selected were never seen again. Kalima thinks they were being killed. The prison was overcrowded, the prisoners had difficulty breathing and were left at the mercy of diseases such as cholera, dysentery and typhoid, which killed thousands of people. There was no hope and “the prisoners called on God to die in peace“.

Daily life in prison

  • The visits

Prison functions as a country within a country. Prisoners were entitled to a family visit once a week. Students and workers could visit on Friday or Saturday, after presenting evidence of their status, such as a school card. Young children were allowed one Thursday a month, then they added on a Wednesday. The visit was not individualized; it was in a huge crowd and lasted 3 minutes. Exception was made for people who had medical evidence proving that they could not eat food from the prison, they were entitled to a daily visitor to bring them food.

The society in prison resembled any other, prisoners were not equal. Those who had a family that took care of them were in advantage. The ones who did not have any visitors had a difficult life as the food rations were low.

  • The food

Prisoners were deliberately starved. Kalima describes the time when the jailers developed a sinister plan to slowly eliminate the prisoners : “They roasted and mixed glass in sorghum (a cereal used to prepare the prisoners’ porridge). Imagine if you were given glass to eat“! There were also the times when “the prisoners went 3 days without eating, the weakest would die and the day they decided to bring back the food, others would also die because they would eat too much, without knowing that after such a long time of fasting one has to eat a small amount“. The worst time concerning food was in May 1997 when Kalima recalls “we only ate 8 times during the whole month, sometimes there was food and no firewood or vice versa, people went to bed at night and did not wake up…”

The food was of very poor quality. “There was this bitter corn flour and rotten beans (imungu)” Kalima said. As for the quantity, it was a cup of beans and a few grams of corn paste per person, and rarely cassava paste would be distributed, but it was so thin that the prisoners had nicknamed it “the crumbs“. Generally, the menu was a mixture of beans and corn (impungure) served by a quantity of two cups per person.

For extra rations, you had to be part of the supervision or kitchen team; in that case you were entitled to a double or triple serving. In addition, when a person worked for others, such as washing their clothes, queuing in their place to look for food and so on, the person was paid in food.

In 1995, when ICRC began to provide supplementary biscuits and multivitamin tablets, the situation of the prisoners improved a little. Some prisoners refused to take the tablets for fear of becoming sterilized.

  • Resourcefulness

Technically, prisoners were not allowed to own money but they did. There were many small businesses; for example hairdressers, selling goods, those who ironed clothes, tailors, and those who fetched water for others. One could work in prison, as a capita or security guard, or work in the kitchen, if he agreed to be paid in food or in other benefits such as not having to queue for services (such as food distribution, collecting water to wash, meeting visitors). There was also the possibility of being part of the production team that could go out of the prison, for example to do construction work. The SESE (Socio-Educational Support Service) provided various training courses. Many of the prisoners learned trades there and used them for their livelihood when they were released from prison. For Kalima, the greatest benefit for the inmates has been for the illiterate who learned how to read and write in prison.

Furthermore, there were rooms everywhere in the prison reserved for prayer. There was a house for all Christian denominations, and they alternated to pray, and Muslims had their mosque.

  • Medical care

In each block, 5 prisoners were registered per day and every morning a lot was drawn to choose those who would be taken to the infirmary outside the prison. Non-prison nurses were managing the infirmary and they were assisted by prison doctors and nurses. Inside the prison, there was a hospital run by prisoners and when one fell seriously ill at night, one was carried by the Red Cross to this hospital to receive first aid and the next day he was taken outside. The most complicated cases were sent to the Kigali Hospital (CHK). It was the head of the infirmary who decided on the cases to be transferred to the CHK and the prison director gave his consent. At the CHK, it was prisoners who took care of the hospitalized inmates as it was not allowed for their families to do so. The medical service, composed of incarcerated doctors and nurses, played an essential role by raising awareness among prisoners in the fight against contagious diseases and awareness on health and hygiene.

Sometimes prisoners would raise funds through “the collection for the sick”, to help prisoners who could not afford to buy their medicines, but this was not enough to acquire all the medication needed.

  • Living it together

In general the prisoners lived well together, but like everywhere else, there were small problems. Prisoners fought for power to the point of conspiring against each other. For example, they would accuse one another of preventing others to confess to the charges brought against them, so that they could be transferred to another prison. It could also happen that a person who has put others in prison, was also imprisoned in turn. In such a case, the first few days would be difficult for this person, but after a few days, even the people he imprisoned could just talk to him. There have been very few cases where prisoners have fought. In general, there was a good atmosphere in the 1930 prison and the security officers did their job well by putting anyone who wanted to bring trouble in a dungeon (inside the prison). People talked about ethnic groups sometimes, but they didn’t care about them. The main concern of the prisoners was to “get out of prison“. In 2005, before Kalima left the prison, there was a malicious climate linked to the Gacaca courts inside the prison, and some of the prisoners were going to ask for specific security measures because they did not feel safe.

  • Children in prison

Kalima says that there were many young people in prison, much younger than him. They were active in youth movements such as the Xaveri, Scouts, YCW or Red Cross.

There was a general Capita, who had been a teacher in secondary schools and he ensured that the young people were involved in security, hygiene or cooking services, and a small part of them, including Kalima, was involved in administration tasks. Although homosexuality and prostitution were prohibited in the prison, sadly, some youth under 18 years of age were forced to prostitute themselves in order to survive, for example in exchange for a supplementary food serving. A small proportion of the young people fell into drugs.

Putting children in prison is damaging them, they are released with many wounds, some of them have become dangerous criminals. If they were imprisoned while they were innocent, they come out with a lot of anger and discontent“, Kalima said.

  • The consequences for families

Basic necessities such as food were rare commodities in prison, so prisoners depended on their families, who were already exhausted because they had been deprived of their main breadwinner. This is the first consequence for families.

Moreover, family members would put pressure on the prisoners to confess, because they were told that people stay in prison because they did not confess. The family members on the outside could start doubting their imprisoned relatives, and there were scenes where “children who came to visit their parents told them that it was their fault if they were still in prison, that if they had confessed they would have gone out“. And some families stopped coming to see their families for this reason.

The prison guards or soldiers took advantage of their situation to abuse women: “I was there when women who came to visit their fathers, brothers or husbands were brought to sleep with the soldiers or guards, including Sub-Lieutenants Beni and Kayijamahe, Sergeants Emmanuel, Valens and Sibomana, before they were allowed to see their imprisoned relatives“.

  • The specific case of his family

In July 1995, Kalima’s mother did not visit for two weeks. He was starting to worry when he learned that she had also been arrested. “One Friday afternoon, one of my fellow prisoners who knew her, informed me that my mother was now in prison (women’s ward) and that she had asked him to tell me about it. I was so devastated and hoped that she would be released because this woman could not even hurt a fly“. Kalima saw her on Sunday at church in the Roman Catholic Mass. Seeing his mother in a pink uniform and her head shaved, as is common in Rwanda, broke Kalima. His mother smiled and greeted him from afar because contact was not allowed between the prisoners.

The following Friday, on the occasion of the special weekly visit allowed between male and female relatives, Kalima saw his mother: “She continued to struggle to get used to the reality of prison life and hoped to get out fairly quickly and that things would return to normal”. Between the allowed visits, Kalima and his mother sent paper planes to each other to communicate. This was how male and female prisoners communicated with each other, though it was forbidden but prisoners bypassed it.

In October 1997, Kalima’s mother became ill and was transferred to the Kigali hospital (CHK). Red Cross members informed Kalima and he was allowed to visit her 3 days before her death. He spent 7 hours at her bedside: “I could see that she was fragile and could not manage it“. She kept a brave face and told her son that they would be released, that God could not allow such injustice to continue. His mother’s wish was that her son would be released before her so that he could resume his studies. Kalima remembers the passage from the Bible that his mother had glued on her hospital bed: “Two things I ask of you, Lord; do not refuse me before I die: Keep falsehood and lies far from me; give me neither poverty nor riches, but give me only my daily bread. Otherwise, I may have too much and disown you and say, ‘Who is the Lord?’ Or I may become poor and steal, and so dishonor the name of my God“. Proverbs 30:7-9. That day Kalima and his mother talked about many things.

On November 04, 1997, Kalima woke up with a back pain, something unusual for his young age, and a bad mood. Later in the morning he was called to go to the prison social services where he met his cousin who brought him the worst news of his life: “My mother had breathed for the last time, I burst into tears“. He went back inside the prison, he didn’t want to talk to anyone. The bad news spread quickly in the prison and many prisoners came to see him to comfort him: “The more people tried to comfort me, the more the news hurt me, the sadder I was. My best friend had left, the woman who endured the injustice of a regime that was obstinately determined to make part of the population suffer was now gone. She had taken with her hopes of seeing justice, her dreams of seeing her children grow, her dream of becoming a grandmother. She had also left with the pain and suffering of having seen her children’s lives shattered, of leaving them young to face a world full of hatred by themselves.” Kalima was not allowed to go to bury his mother, because of “prison life” but was comforted that she had a dignified burial.

The second birth

Kalima was released from prison on July 29, 2005, when all persons under 18 years old during the genocide were released from prison. He was unable to return to school because he lacked support. On the day of his release, Kalima had mixed feelings. He was happy to finally regain freedom, but at the same time feared reintegration into society: “I was afraid that people would attack me and I didn’t know where I was going to live, I was a teenager when I went to prison and I had become a man on release, I didn’t see myself living at someone’s place“.

The prison had destroyed his family. They were fatherless, Kalima, the eldest of his family, being in prison had meant one less support for his mother and younger siblings. His mother’s imprisonment was harmful for the rest of the siblings who grew up hurt, to the point they refused to visit their mother and older brother in prison. It was thethe extended family that had taken care of them. When Kalima was released from prison, he went through a re-education camp for a month. He says: “We were taught the gospel of the RPF“, after which they were given the papers to go home. They had to go to the prosecutor’s office every last Friday of the month. Once outside, the first advice Kalima was given was to “live by walking on eggshells because people had changed a lot“. Kalima’s appreciation of Rwanda after prison was that “the country had changed a lot, people, culture and behaviour had changed. Rwanda frightened me, I didn’t see myself in this Rwanda”.

Life after prison was difficult, Kalima could not get used to it, he felt the stigma of having been imprisoned for the crime of genocide even though he was innocent. Whenever possible, he tried to hide it and so he didn’t stay in Rwanda. Eventually he went into exile. Despite the harshness of life in prison, it was a school of life for Kalima where he learned English, customs clearance, project studies and construction (theory). In retrospect, he says: “prison broke my dreams and left me with a deep depression from which I still suffer“.

Kalima’s request to the world is to not believe that all people in rwandan prisons are criminals: “There are innocent people who are in prisons because of false accusations or because the strongest put them in prison, or they are in jail because they were envied or hated“.

He encourages people who have their loved ones in prison to go to see them, to not abandon them, because life in prison is very hard. “If you can’t go, send someone else in your place“, he says.

Finally, he emphasizes that there are also positive things in prison such as “people living together, it is a school of life, if one stays there for a short time one would come out with new perspectives on life, but when one stays there for a long time, the prison hurts“.

Life in prison inspired Kalima’s motto, which he used to share with the young inmates: “Never let anyone break our minds, they may have broken our bones, broken our dreams but our minds have remained intact. I will never succumb to hatred, I will never seek revenge, I will always plead for justice and equity, I will never subject any human being to torture or illegal detention. Through the experience in prison, God’s hands have kept me. I place my destiny on his shoulders.”

Constance MUTIMUKEYE

Jambo News

RWANDA : 1995 – 2005 ma jeunesse dans la prison de 1930.

Rwanda : 1995-2005 ma jeunesse dans la prison de 1930

Imaginez que vous ayez 18 ans, la vie devant vous et la tête pleine de rêves. Comme la majorité des Rwandais, vous êtes au lendemain du génocide perpétré contre les Tutsi en 1994, ce génocide a failli vous emporter et vous essayez de vous reconstruire. Vous êtes réputé brillant en mathématiques et avez entamé les démarches pour reprendre vos études. A la place, du jour au lendemain, vous vous retrouvez dans la prison centrale de Kigali, dite « 1930 ». Dans votre nouveau monde : « Les prisonniers étaient négligés, les malades étaient envoyés dans les hôpitaux pour mourir parce qu’ils étaient transférés au dernier moment. Ils [Les responsables de la prison] les transféreraient quand il était trop tard. Le sort des prisonniers rwandais n’est jamais évoqué : leur souffrance, les tortures physiques et morales qu’ils subissent ». Comment auriez-vous réagi ? Kalima, à qui cette mésaventure est arrivée, nous donne la réponse en racontant son histoire, sa descente aux enfers, sa reconstruction et ses défis aujourd’hui.

Qui est-il ?

Kalima avait 17 ans au moment du génocide contre les tutsi au Rwanda en 1994. Il habitait dans la ville de Kigali et était élève dans une école secondaire. Il vivait avec ses petits frères et sœurs et leur mère, leur père étant décédé avant 1994. Pendant le génocide il a failli être tué à deux ou trois reprises et à chaque fois ses voisins l’ont sauvé. Il avait une carte d’identité hutue mais avait des traits physiques attribués aux Tutsi. Quand la guerre a approché leur quartier, ils se sont déplacés dans un autre quartier et y sont restés jusqu’à la prise de la ville de Kigali par le FPR-Inkotanyi. Il a alors fui la guerre jusqu’à Goma en République Démocratique du Congo. Dans la fuite il a été séparé de sa famille et a préféré retourner au Rwanda à Kigali après deux semaines.

Comment-est-il allé en prison ?

Cela a commencé quand son camarade lui a dit que l’on voulait le faire tuer, il n’a pas pris l’information au sérieux. Le soir de cette journée il a rencontré trois militaires dans la rue qui lui ont demandé s’il connaissait untel. La personne en question était lui-même, Kalima. Il a eu la présence d’esprit de répondre qu’il le connaissait et a indiqué aux militaires le chemin qui allait chez ses parents. A partir de cet instant, il a pris la décision d’aller vivre dans un autre quartier où il a été hébergé par la famille. Il a informé sa mère du lieu où il vivait et passait de temps en temps au domicile familial, en coup de vent.

Le 24 janvier 1995, il marchait dans la rue quand un militaire l’a interpellé par son nom et lui a dit bonjour. Il lui a dit que le commandant de la brigade le cherchait. Kalima était à mille lieux de se douter que c’était pour le mettre en prison. Il a suivi le militaire et une fois à la brigade, le militaire a dit « voici un Interahamwe » ! Kalima n’a pas eu le temps de comprendre ce qui lui arrivait car, dit- il : « Les militaires se sont déchaînés sur moi et m’ont rué de coups. On m’a conduit là où on enregistrait les nouveaux prisonniers, c’était le début du chemin de croix ». Il est resté dans le cachot jusqu’au 01 février 1995 : « c’était un beau jour de février 1995 vers 15h, nous étions dans une cellule et un militaire, Rukara, a appelé 13 noms, j’ai été cité. Il nous a demandés de prendre nos affaires et les autres codétenus ont commencé à me féliciter, pensant que j’allais être libéré. Si seulement ils avaient su ! » . Ce jour-là un pickup les attendait pour les conduire à la prison centrale de Kigali, la fameuse prison 1930 « le voyage vers l’enfer commençait » nous confie Kalima.

Ils y sont arrivés vers 17h, une fois sur place, les militaires qui gardaient la prison les ont frappés avant de les faire entrer dans la prison. « J’y suis entré avec la peur au ventre, non seulement j’avais peur d’y trouver beaucoup d’Interahamwe, ceux qui avaient tués les gens mais aussi comment allais-je survivre dans cette prison moi, jeune adolescent de 18 ans et 5 mois, timide et introverti ? ». Une fois à l’intérieur, une personne s’est exclamée « ils commencent à enfermer les Tutsi aussi ? ». Pour Kalima, selon la procédure pénale de l’époque, ils auraient dû être interrogés par le procureur public, la seule autorité qui était habilitée à placer des personnes en détention provisoire : « Cette étape a été sautée, mais qui se souciait des procédures ? »

Les premiers pas dans la prison

L’enregistrement dans la prison s’est fait en deux étapes, en premier lieu, les prisonniers ont été enregistrés chez le capita général [1]. On a donné à chaque détenu une couverture, une assiette et un gobelet et on les a affectés à des « blocs ». La prison était divisée en 12 blocs administratifs et chaque prisonnier était affecté à un bloc, le personnel de la prison équilibrait le nombre de prisonniers par bloc. A cette étape un ancien voisin a reconnu Kalima et l’a suivi dans les étapes qui ont suivies. La seconde étape d’enregistrement a été effectuée auprès du bloc d’affectation, on a attribué à Kalima le numéro 521, il y avait déjà 6 000 prisonniers dans la prison pour une capacité de 2 500 personnes, ce chiffre a atteint 10 000 durant le séjour de Kalima. Ensuite Kalima a passé 3h en faisant la queue pour avoir à manger, son plat était composé de pâte de maïs et de haricots dont la moitié était des cailloux. « Cela ne m’a pas surpris, à l’internat on pouvait trouver des cailloux dans le plat des haricots ».

Kalima a mangé chez son voisin, ce dernier s’est assuré que Kalima trouve une place où dormir en le conduisant à un endroit nommé « mu kiderenka – dans la délinquance » et en lui achetant une place à 200Frw, il lui a donné aussi une couverture supplémentaire. Les prisonniers dormaient par terre et utilisaient des briques comme coussins, sa place de fortune était large de 40 cm et longue de 2 m. Kalima se souvient que quelques mètres plus loin, quelques personnes discutaient de comment ils avaient tué des gens au cours du génocide et cela lui glaçait le dos. « Je n’ai pas fermé l’œil cette nuit-là, je n’avais pas encore réalisé quel était mon nouveau monde et j’apprendrai plus tard que ce sera fréquent d’entendre de telles histoires». La prison allait devenir sa nouvelle maison pour les prochains 3 830 jours.

La prison en guise d’université

Quelques jours avant sa détention, Kalima s’était inscrit dans une école pour reprendre ses études de mathématiques et de physique, de ce fait pendant les premiers jours de prison il écoutait attentivement les annonces, il pensait naïvement qu’ils (ceux qui l’avaient arrêté) réaliseraient qu’ils avaient commis une faute et le libéreraient. Dans le jargon de la prison, il était encore un « umuselire – nouvel arrivant », petit à petit il a pris conscience qu’il était entré dans une autre université, celle de la vie dure et que les mathématiques et la physique seraient pour plus tard. Kalima a eu sa première visite après deux semaines en prison. Sa famille était restée sans ses nouvelles depuis son arrestation et c’est la femme du voisin qui avait pu informer sa mère de sa situation « à cette première visite, je n’ai pas parlé à ma mère, elle n’a pas pu s’empêcher de pleurer ».

Petit à petit Kalima commençait à s’habituer à la vie difficile de la prison, la pâte de maïs était devenue savoureuse, faire trois heures de file pour aller aux toilettes ou pour aller boire de l’eau lui semblait normal. Il venait de passer du grade de nouvel arrivant à celui du « umupeuple – une personne habituée à la prison », il n’était plus timide, ni un étudiant, il était devenu un prisonnier : « Les premiers jours sont si difficiles, mais le plus tôt on s’habitue à la vie en prison, le plus vite on accepte le destin, plus facile sera la vie en prison. Le seul choix que l’on a, est d’être mentalement solide, sinon la vie difficile en prison vous fait craquer. ». Il a fallu deux mois à Kalima pour commencer à s’impliquer dans les activités de la prison.

L’organisation de la prison

A l’intérieur de la prison, il y avait un organigramme avec les départements et leurs responsabilités. Le responsable de la prison avait le titre du « capita général », il était à la tête d’un bureau composé d’un secrétaire général et d’un intendant. La nourriture, le savon, et les autres ustensiles étaient distribués dans les 12 blocs administratifs. Les malades étaient enregistrés dans leurs blocs qui se chargeaient de les faire soigner, chaque bloc était dirigé par un « capita » aidé par un secrétaire. Il y avait un service de sécurité dirigé par un Brigadier-chef aidé par 2 sous-brigadiers et un secrétaire. Chaque bloc avait ses propres hommes chargés de la sécurité dont le responsable avait le titre de conseiller et était secondé par un sous conseiller. Il y avait le service d’hygiène, une équipe médicale et une radio « Radio Mouvement Xaveri, RMX » qui informait les prisonniers. Pour finir il y avait un Service d’Encadrement Socio-éducatif (SESE) qui fournissait un apprentissage aux prisonniers avec des leçons variées.

L’aspect judiciaire en prison

  • Les arrestations arbitraires

Au Rwanda, après l’arrivée au pouvoir du FPR-Inkotanyi en 1994, les nouvelles autorités ont ressemblé les gens et les ont mis en prison, elles les accusaient d’avoir participé au génocide. Une grande majorité de gens est sortie de chez elle en suivant les soldats ou les cadres du FPR (abakada), qui leur disaient de les suivre pour aller fournir une petite explication (gusobanura akantu gato). Beaucoup de ces personnes ne sont plus jamais retournées chez elles « 25 ans plus tard, elles sont toujours en train d’expliquer », ironise Kalima. Une autre partie des gens a été arrêtée à la suite de délations de leurs voisins, les gens dénoncés n’avaient pas nécessairement participé au génocide mais étaient dénoncés à cause de la jalousie, de règlements de comptes entre voisins, de la haine pure ou de l’extrémisme.

L’autre motif qui a fait arrêter les gens est leur physionomie, les soldats disaient à propos de ces gens que sans aucun doute ils avaient tué des Tutsi, même s’ils ne les connaissaient pas du tout, bien que personne ne les ait dénoncés. La plupart des gens arrêtés a été torturée au point d’accepter la responsabilité des faits dont elle ne réalisait pas l’ampleur. Par exemple les gens étaient battus au point d’oublier leurs noms. Parfois, les soldats appelaient ceux qui avaient dénoncés à participer au tabassage de ceux qu’ils avaient dénoncés, Kalima a cité un cas « Gasogi, qui avait les mains attachées à l’arrière, un style utilisé par le FPR (ingoyi) et la femme qui l’avait dénoncé a été appelée, comme c’était la nuit, elle a pissé dans sa bouche ».

  • Les détentions arbitraires

Pour Kalima toutes les personnes arrêtées n’ont pas été conduites en prison, une partie seulement l’a été et c’était pour elle un soulagement. En effet après avoir été arrêtés : « Les gens étaient détenus dans des trous, par exemple à Mont Kigali, et les soldats tuaient lentement certains d’entre eux et jetaient leurs corps auprès de ceux qui étaient encore en vie pour les effrayer. Ils ne pouvaient pas se nourrir, ni se laver, leurs corps et leurs vêtements étaient couverts de poux ». Les plus chanceux ont été retrouvés par le CICR, qui les a enregistrés et ils ne pouvaient plus être tués par les soldats du FPR. « La détention a été arbitraire, injuste et illégale », le sort de ceux qui se sont retrouvés dans les prisons n’a jamais été dûment documenté ou a été beaucoup ignoré. Kalima continue en disant que «Cela faisait partie d’un plan sinistre visant à mettre une partie de la population à genoux ». « Dès juillet 1994, les premières personnes ont déjà été arrêtées et détenues à Rilima, comme le regretté ambassadeur Sylvestre Kamali et les autres qui ont été les premières personnes à être emprisonnées. Quand la prison centrale de Kigali a été rouverte en août 1994, son premier détenu a été Hassan Nkunzurwanda (Ndanda), un footballeur ».

  • Le cas de Kalima

De 1995 à 2001, Kalima n’a pas rencontré de procureur, il croupissait en prison sans savoir ce qui lui était reproché. En 2001, la direction a demandé la liste des prisonniers qui n’avaient jamais rencontré le parquet. Quand la liste a été faite, les substituts du procureur ont commencé à interroger les personnes sur la liste un à un. Quand ce fut son tour, Kalima a rencontré le substitut nommé Ndibwami Rugambwa qui lui a demandé de nommer les personnes qu’il connaissait et qui ont été tuées pendant le génocide. De bonne foi Kalima lui a communiqué la liste et le substitut a promis d’enquêter et de revenir vers lui. Trois semaines après, Ndibwami est venu et a inculpé Kalima d’avoir tué les personnes que Kalima avait nommées. Quand ce dernier lui a demandé s’il avait des preuves, il lui a répondu qu’il devait prouver son innocence. « A partir de ce moment-là, après 6 ans de détention illégale et hors la loi, j’ai été formellement inculpé d’une affaire qui a été traitée et classée de manière non professionnelle, la présomption d’innocence, un principe universel, était bafouée ».

  • Les Gacaca dans la prison

Avec plus de 150.000 prisonniers, le gouvernement rwandais a décidé de mettre en place des tribunaux « gacaca » pour accélérer les procès pour génocide. Dans la prison de 1930 on a demandé aux prisonniers de collecter les informations (Ikusanyamakuru) en listant les personnes qui ont été tuées entre le 1er octobre 1990 et le 31 décembre 1994, en indiquant qui les a tuées, quelle arme a été utilisée et l’endroit où les personnes ont été tuées. Pour ce faire les prisonniers se rassemblaient dans leurs cellules en fonction de là où ils habitaient en 1994. L’exercice n’a pas eu les résultats escomptés car la majorité de personnes listées étaient des Hutu tués par le FPR. La direction de la prison a demandé toutes les informations recueillies et le sujet n’a plus jamais été évoqué. On a alors demandé aux prisonniers de ne lister que les victimes tutsies.

  • La conclusion

Selon Kalima, dans la prison tout a été fait pour briser émotionnellement les prisonniers, Une partie a craqué facilement et une autre a résisté. La plupart des prisonniers n’avait pas été inculpée et malgré cela ils ont été traités comme des condamnés. Au Rwanda à l’époque les principes étaient renversés : « La culpabilité jusqu’à ce qu’un tribunal ait prouvé le contraire ». Pendant environ 7 ou 8 ans, les militaires venaient et choisissaient quelques personnes au hasard parmi « les sans dossiers » et ils n’étaient plus jamais revus. Kalima pense qu’ils auraient été tués. La prison était surpeuplée, 10 000 personnes au plus fort pour une capacité de 2 500 personnes. Les prisonniers respiraient difficilement, étaient laissés à la merci des maladies comme le choléra, la dysenterie et la typhoïde, qui ont fait des milliers de morts. Il n’y avait pas d’espoir en prison « les prisonniers demandaient à Dieu de mourir en paix ».

La prison au quotidien

  • Les visites

La prison est un pays à l’intérieur d’un pays, Les prisonniers avaient le droit à une visite de leur famille une fois par semaine. C’était le vendredi ou le samedi pour les étudiants et les travailleurs sur présentation des justificatifs comme une carte scolaire. Un jeudi par mois, sur lequel on a ajouté un mercredi par mois, c’était la journée des enfants en bas âge. La visite n’était pas personnalisée, elle se passait dans une foule immense et durait 3 minutes. L’exception était faite pour les gens qui avaient des justificatifs médicaux attestant qu’ils ne pouvaient pas manger la nourriture de la prison. Eux, avaient droit à une visite quotidienne pour leur apporter à manger.

Pour le reste, la société en prison est comme partout ailleurs: tout le monde n’est pas égal, ceux qui avaient une famille qui prenait soin d’eux étaient les mieux lotis. Celui qui n’avait personne pour venir le voir avait une vie pénible dans la mesure où les rations de nourriture distribuées étaient maigres.

  • La nourriture

D’un point de vue alimentaire, les prisonniers étaient délibérément affamés. Kalima raconte la fois où les geôliers ont élaboré un sinistre plan pour éliminer lentement les prisonniers « Ils grillaient et mélangeaient des éclats de verre dans le sorgho (une céréale servant à préparer la bouillie des prisonniers) : «Imaginez que l’on vous donne des bris de verres pour manger ! » Il y avait aussi les fois où « les prisonniers passaient 3 jours sans manger. Les plus faibles mouraient, et le jour où ils décidaient de ramener la nourriture, les autres mouraient aussi puisqu’ils voulaient beaucoup manger sans savoir qu’après un si long moment de jeûne on mange une petite quantité». Le pire moment pour l’aspect nourriture est le mois de mai 1997 quand « nous n’avons mangé que 8 fois ce mois-là, parfois il y avait de la nourriture et pas de bois pour le feu ou vice versa, les gens dormaient la nuit et ne se réveillaient pas, emportés par la faim».

Pour la qualité, elle n’était pas au rendez-vous, « il y avait cette farine de maïs amère et surtout des haricots pourris infestés de charançons (imungu) ». Pour la quantité, c’était un gobelet de haricots et quelques grammes de pâte de maïs par personne. Exceptionnellement, la pâte de manioc pouvait être distribuée, elle était si maigre que les prisonniers l’avaient surnommé « les miettes ». Dans la grande majorité des cas, le menu était un mélange de haricots et de maïs (impungure) servi en quantité de deux gobelets par personne.

Pour avoir des rations complémentaires, il fallait faire partie de l’équipe de supervision ou travailler dans la cuisine. Dans ce cas, on avait droit à une double ou triple ration. Aussi quand on travaillait pour les autres : laver leur linge, faire la queue à leur place…on était payé en nourriture.

La situation des prisonniers s’est un peu améliorée en 1995 quand le CICR a commencé à fournir des biscuits et des comprimés multivitaminés. Cependant une partie des prisonniers a refusé de prendre ces comprimés, de peur de devenir stérile.

  • La débrouillardise

Les prisonniers n’étaient pas autorisés à posséder de l’argent mais ils en avaient : il y avait beaucoup de petits commerces : les coiffeurs, des boutiques, ceux qui repassaient les habits, les tailleurs, ceux qui allaient chercher l’eau pour les autres…on pouvait aussi travailler en prison comme capita, chargé de sécurité, ou dans la cuisine, si on acceptait d’être payé en nourriture ou en autres avantages comme : ne pas faire la queue pour tous les services (distribution des aliments, récupérer l’eau pour se laver, rencontrer ses visiteurs…) Il y avait aussi la possibilité de faire partie de l’équipe de production qui sortait de la prison pour aller faire les travaux de construction, par exemple. Le SESE (Service d’Encadrement Socio Educatif) donnait des formations diverses, beaucoup de prisonniers y ont appris des métiers et en ont fait leur gagne-pain à leur sortie de prison. Pour Kalima, le plus grand bénéfice et pour le grand nombre a été pour les analphabètes qui ont appris à lire et à écrire en prison.

Pour la prière, il y avait une maison pour toutes les religions chrétiennes qui alternaient pour prier, les musulmans avaient leur mosquée et, un peu partout dans la prison, il y avait des chambres réservées à la prière.

  • La prise en charge médicale

Dans chaque bloc, cinq prisonniers étaient enregistrés tous les matins. Un tirage au sort était effectué pour choisir ceux qui allaient être conduits à l’infirmerie à l’extérieur de la prison. Cette infirmerie était gérée par des infirmiers non prisonniers aidés par des docteurs et infirmiers prisonniers. A l’intérieur de la prison, il y avait un hôpital géré par les prisonniers. Quand on tombait gravement malade au cours de la nuit, on était transporté par la Croix Rouge vers cet hôpital pour recevoir les premiers soins et le lendemain on était amené à l’extérieur. Les cas les plus compliqués étaient envoyés au Centre Hospitalier de Kigali (CHK). C’est le responsable de l’infirmerie qui choisissait les cas qui devaient être transférés au CHK, et le directeur de la prison validait le transfert. Au CHK ce sont les prisonniers qui prenaient soin des détenus hospitalisés car il n’était pas autorisé que leurs familles le fassent. Le service médical composé de médecins et infirmiers incarcérés jouait un rôle essentiel dans la prison, il sensibilisait les prisonniers dans la lutte contre les maladies transmissibles, sur la santé et l’hygiène.

Parfois les prisonniers faisaient une collecte de fonds « la collecte pour les malades » afin de venir en aide aux prisonniers qui n’avaient pas les moyens de se procurer les médicaments, mais cela n’était pas suffisant.

  • Le vivre ensemble

En général, les prisonniers vivaient bien ensemble mais, comme partout, il y avait de petits problèmes entre les gens. Ils pouvaient se battre pour le pouvoir au point de conspirer les uns contre les autres, par exemple on accusait celui que l’on voulait qu’il soit transféré à une autre prison d’avoir empêché les autres d’avouer ce qui leur était reproché. Il pouvait arriver aussi qu’une personne qui a fait mettre les autres en prison, soit aussi emprisonnée à son tour, dans ce cas les premiers jours pouvaient être étranges pour la personne et au bout de quelques jours les protagonistes pouvaient se parler. Il y a eu très peu de cas où les prisonniers se sont battus entre eux. En général il y avait une bonne ambiance dans la prison de 1930 et les chargés de sécurité faisaient bien leur travail en mettant celui qui voulait faire les troubles dans un cachot (à l’intérieur de la prison). Les gens parlaient des ethnies parfois du bout des lèvres mais n’y accordaient pas d’importance. Le souci majeur des prisonniers était de « sortir de la prison ». Avant que Kalima ne quitte la prison, soit en 2005, il commençait à y avoir un mauvais climat lié aux tribunaux Gacaca qui avaient lieu à l’intérieur de la prison et une partie des prisonniers allait demander des mesures de sécurité spécifiques car elle ne se sentait pas en sécurité.

  • Les enfants en prison

Kalima raconte qu’il y avait beaucoup de jeunes en prison, beaucoup plus jeunes que lui. Ils étaient actifs dans les mouvements de jeunesse comme les Xaveri, les Scouts, la Jeunesse ouvrière chrétienne ou la Croix Rouge…

Il y a eu un capita général, qui avait été un professeur dans les écoles secondaires, il avait fait en sorte que les jeunes soient impliqués dans les services de sécurité, d’hygiène ou dans la cuisine, et une petite partie d’entre eux, dont Kalima, était impliquée dans l’administration. Pour la partie sombre, l’homosexualité et la prostitution étaient interdites dans la prison mais malgré cela certains enfants (moins de 18 ans) ont été obligés de se prostituer pour survivre, par exemple pour avoir une ration de nourriture complémentaire. Une petite partie des jeunes est tombée dans la drogue.

« Mettre les enfants en prison revient à les abîmer, ils en ressortent avec beaucoup de blessures, une partie en ressort en étant devenue de dangereux criminels. S’ils ont été emprisonnés alors qu’ils étaient innocents, ils en ressortent avec beaucoup de mécontentement ».

  • Les conséquences pour les familles

Les produits de première nécessité dont la nourriture, étaient une denrée rare en prison. Les prisonniers dépendaient de leurs familles, qui elles-mêmes étaient déjà épuisées car on leur avait privé du principal soutien de la famille. C’est la première conséquence pour les familles.

De plus, les familles étaient utilisées pour mettre la pression sur les prisonniers pour qu’ils avouent, on leur disait que si les leurs restaient en prison c’était parce qu’ils n’avouaient pas. La famille des prisonniers pouvait douter de leur proche et on pouvait assister à des scènes où « les enfants qui venaient rendre visite à leurs parents leur disaient que c’est de leur faute s’ils étaient toujours en prison, que s’ils avaient avoué ils seraient sortis ». Et quelques familles arrêtaient de venir voir les leurs pour ce motif.

Les gardiens ou militaires de la prison profitaient de leur situation pour abuser des femmes : « J’étais là quand les femmes qui venaient rendre visite à leurs pères, frères ou maris étaient amenées à coucher avec les soldats ou gardiens, notamment les sous-lieutenants Beni et Kayijamahe, les sergents Emmanuel, Valens et Sibomana, pour pouvoir voir les leurs ».

  • Le cas spécifique de sa famille

En Juillet 1995 Kalima n’a pas eu la visite de sa mère pendant deux semaines. Il commençait à s’inquiéter quand il a appris qu’elle avait été arrêtée. « Un vendredi après-midi, un de mes compagnons de prison qui la connaissait m’a informé que ma mère était maintenant en prison (quartier des femmes), qu’elle lui avait demandé de m’en informer. J’étais tellement dévasté et espérais qu’elle serait libérée car cette femme ne pouvait même pas faire du mal à une mouche ». Kalima l’a vue le dimanche à l’église dans la messe catholique romaine du dimanche. Voir sa mère en uniforme rose et le crâne rasé, comme il est de coutume pour les détenus au Rwanda, a brisé Kalima. Sa mère lui a souri et salué de loin car le contact n’était pas permis entre les prisonniers.

Le vendredi suivant, à l’occasion de la visite spéciale hebdomadaire autorisée entre les détenus de sexe masculin et féminin apparentés, Kalima a vu sa mère, « elle continuait à lutter pour s’habituer à la réalité de la vie carcérale et espérait sortir assez rapidement et que les choses reviendraient à la normale ». Entre deux visites hebdomadaires Kalima et sa mère s’envoyaient des avions en papier pour communiquer. C’est ainsi que les détenus hommes et femmes communiquaient entre eux, c’était interdit mais ils passaient outre.

En octobre 1997, la mère de Kalima est tombée malade et a été transférée à l’hôpital de Kigali (CHK). Ce sont les membres de la Croix Rouge qui ont informé Kalima, il a été autorisé à aller la voir 3 jours avant sa mort et a passé 7 heures à son chevet « je pouvais voir qu’elle était fragile et ne pouvait pas y arriver ». Elle a gardé un visage courageux et a dit à son fils qu’ils allaient être libérés, que Dieu ne pouvait pas autoriser qu’une telle injustice se poursuive. Le souhait de la mère était que le fils soit libéré avant elle pour qu’il puisse reprendre ses études. Kalima garde en mémoire précieusement le passage de la bible que sa mère avait collé sur son lit d’hôpital «Il y a deux choses que je t’ai demandées ; Ne me les refuse pas avant que je meure : Éloigne de moi fausseté et paroles mensongères ! Ne me donne ni pauvreté, ni richesses ! Dispense-moi le pain de mon ordinaire, De peur qu’étant rassasié je ne te renie Et ne dise : Qui est l’Éternel ? Ou qu’étant devenu pauvre, je ne dérobe Et ne porte atteinte au nom de mon Dieu » Proverbes 30 :7-9. Ce jour-là le fils et la mère ont parlé de beaucoup de choses.

Le 04 novembre 1997, Kalima s’est réveillé avec un mal de dos, une chose inhabituelle vu son jeune âge, et une mauvaise humeur. Plus tard dans la matinée il a été appelé pour aller dans les services sociaux de la prison, là il a rencontré son cousin qui lui apportait la pire nouvelle de sa vie : « Ma mère avait respiré pour la dernière fois, j’ai fondu en larmes ». Il est retourné à l’intérieur de la prison, il ne voulait parler à personne. Les mauvaises nouvelles se rependaient rapidement dans la prison et de nombreux détenus sont venus le voir sur son lit où il était assis pour le consoler : « Plus les gens essayaient de me réconforter, plus la nouvelle me faisait mal, plus j’étais triste, ma meilleure amie était partie, la femme qui a souffert de l’injustice d’un régime qui était obstinément décidé à faire souffrir une partie de la population était décédée, Elle avait emporté avec elle ses espoirs d’avoir droit à une justice, ses rêves de voir ses enfants grandir, son rêve de devenir grand-mère. Elle était partie aussi avec la douleur, la souffrance d’avoir vu la vie de ses enfants brisée, de les laisser jeunes, devant affronter par eux-mêmes un monde plein de haine ». Kalima n’était pas autorisé à aller enterrer sa mère, « c’est la vie en prison » mais se consolait qu’elle ait eu un enterrement digne.

La seconde naissance

Kalima est sorti de la prison le 29 juillet 2005 quand on a sorti des prisons toutes les personnes qui avaient moins de 18 ans pendant le génocide. Il n’a pas pu reprendre les études car il manquait de soutien. Le jour de sortie, Kalima avait des sentiments mixtes, il était content de retrouver enfin la liberté et en même temps appréhendait la réintégration dans la société: « J’avais peur que l’on s’en prenne à moi et je ne savais pas où j’allais habiter. J’étais un adolescent quand je suis allé en prison et j’étais devenu un homme à la sortie, je ne me voyais pas vivre chez quelqu’un ».

La prison avait détruit sa famille: orphelin de père, aîné de sa famille, lui en prison c’était un soutient en moins pour sa mère et ses petits frères et sœurs. L’emprisonnement de sa mère a nui au reste de la fratrie, qui a grandi blessée au point de ne pas aller rendre visite à leur maman et grand frère. La familleélargie avait pris soin d’eux. A la sortie de prison, Kalima est passé par un camp de rééducation pendant un mois. « On nous apprenait l’évangile du FPR ». Après on leur a donné les papiers pour rentrer chez eux et ils devaient se présenter au parquet tous les derniers vendredis du mois. Une fois dehors, le premier conseil que l’on a donné à Kalima est de « vivre en marchant sur les œufs car les gens avaient beaucoup changé». L’appréciation de Kalima du Rwanda après la prison a été que « le pays avait beaucoup changé, les gens, la culture et les comportements avaient changé. Le Rwanda me faisait peur, je ne me voyais pas dans ce Rwanda ».

La vie après la prison a été difficile, Kalima n’a pas pu s’y habituer, il sentait peser sur lui le stigma d’avoir été emprisonné pour le crime de génocide même s’il était innocent. Quand c’était possible, il essayait de le cacher et il a fini par prendre le chemin de l’exil. Malgré la dureté de la vie en prison, elle a été pour Kalima une école de la vie, il y a appris l’anglais, le dédouanement, faire les études des projets et la construction (la théorie). Lorsqu’il est invité à dire un mot sur son expérience Kalima répond « la prison a brisé mes rêves et m’a laissé une dépression dont je souffre toujours »

Le message que Kalima veut faire passer auprès du grand public est de ne pas croire que toutes les personnes en prison sont des malfaiteurs. « Il y a des innocents qui sont en prison à la suite de fausses accusations dont ils ont fait l’objet, ou parce que des plus forts qu’eux les ont fait mettre en prison. Ils sont en prison parce qu’ils faisaient des envieux, ou à cause de la haine ». Il encourage les gens qui ont les leurs en prison d’aller les voir, de ne pas les abandonner car la vie en prison est très dure. «Si vous ne pouvez pas y aller, envoyez quelqu’un à votre place ».

Pour finir, il dit qu’il n’y a pas que du négatif dans la prison, il y a des choses positives comme « le vivre ensemble, c’est une école de la vie, si on n’y restait pas longtemps on en ressortirait avec des nouvelles perspectives sur la vie, mais quand l’on y reste longtemps, la prison abîme ».

La vie en prison a inspiré à Kalima cette devise qu’il partageait avec les jeunes codétenus : « Ne jamais laisser personne briser nos esprits, ils ont peut-être brisé nos os, brisé nos rêves mais nos esprits sont restés intacts. Je ne succomberai jamais à la haine, je ne chercherai jamais à me venger, je plaiderai toujours pour la justice et l’équité, je ne soumettrai jamais aucun être humain à la torture ou à la détention illégale. Au travers de l’expérience en prison les mains de Dieu m’ont gardé, je remets mon destin entre ses mains».

Constance MUTIMUKEYE

Jambonews