Rwanda: à quand le dialogue?

Devant les protestations de l’ambassade du Rwanda en Belgique, une conférence-débat qui devait se tenir à la demande de l’ASBL Jalmbo au Parlement fédéral sur le projet de loi du député Gilles Foret visant à réprimer la négation du génocide des Tutsis en 1994 a été annulée. L’auteur de cette carte blanche regrette cette occasion manquée pour l’ouverture d’un dialogue entre toutes les communautés concernées.

À la veille de la 24e commémoration du Génocide perpétré contre les Tutsis, les tensions ressurgissent au sein des populations rwandaises particulièrement ici en Belgique. La cause ? Une conférence qui devait se tenir à la Chambre à propos d’une loi visant à réprimer la négation du Génocide perpétré contre les Tutsis au Rwanda. Positions tranchées, accusations, insultes, diffamations, calomnies, caricatures d’opinion, stigmatisations… ont rythmé le dialogue de sourds qui s’est installé au sein des populations rwandaises. 24 ans n’ont pas suffi à panser les plaies, pourtant tous les remèdes ont été essayés. Tous, à part un : le dialogue.

Le 26 janvier 2018, dans sa 72e session, l’Assemblée générale des Nations Unies a décidé «  de proclamer le 7 avril Journée internationale de réflexion sur le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994  » et a rappelé, à cette même occasion, «  que, durant le génocide des Tutsis en 1994, des Hutus et d’autres personnes s’étant opposées au génocide ont également été tués  ». Cela met fin à 24 ans de flou, où le terme « Génocide rwandais » habituellement utilisé a contribué à noyer l’ensemble des crimes de guerre, des massacres, des assassinats politiques et des crimes de génocide, qui ont été commis durant la tragédie qui a endeuillé le Rwanda depuis 1990, sous une seule et même appellation globalisante et non conforme à la réalité des faits. Tout le monde gagne à utiliser les mots qu’il faut pour qualifier les réalités historiques telles qu’elles se sont déroulées. À commencer par les rescapés tutsis, qui désormais peuvent légitimement revendiquer le droit à ce qu’il puisse y avoir des lois mémorielles visant à les protéger contre tous les discours tendant à la négation du génocide dont ils ont été victimes.

Le débat citoyen sacrifié

Justement, c’est dans cet esprit que le député Gilles Foret a déposé une proposition de loi visant à «  réprimer la négation, la minimisation, la justification ou l’approbation du génocide commis contre les Tutsis au Rwanda en 1994  ». Cette proposition de loi a suscité de nombreuses polémiques, tant sur la scène politique belge que sur les réseaux sociaux. Une organisation de droit belge du nom de Jambo ASBL a souhaité initier un débat citoyen, démocratique et contradictoire, afin de veiller à ce que «  cette loi qui est une nécessité pour la mémoire, serve seulement et uniquement à protéger les rescapés et ne puisse être instrumentalisée par quiconque au détriment des victimes et pour des intérêts politiques  ». Le débat citoyen qui devait se tenir à la Chambre des Représentants avec le soutien du MR et de Défi n’a finalement pas eu lieu. Pour cause, l’ingérence du gouvernement rwandais et de sa ministre des Affaires Etrangère Louise Mushikiwabo, dans le fonctionnement législatif belge. Au final, les députés Gilles Foret (MR) et Olivier Maingain (Défi), soutien de la première heure pour l’un et, pour l’autre, parrain de la conférence qui devait se tenir, n’ont pas résisté aux pressions politico-diplomatiques de ce gouvernement étranger. Tous deux ont fini par sacrifier une des valeurs fondamentales de la démocratie belge, le débat citoyen, face aux pressions de ce pays africain dont la « démocratie » est classée 159e sur 180 au classement de la liberté d’expression et de la presse.

Concurrence mémorielle

Pour autant, dans l’intérêt de la population rwandaise, de sa diaspora en Belgique et de l’Etat belge, cette proposition de loi aurait tout intérêt à marquer l’avènement d’un réel dialogue entre les rescapés rwandais toutes ethnies confondues. Aujourd’hui, ce que réclament les rescapés du Génocide perpétré contre les Tutsis, c’est que la mémoire des victimes de ce crime abominable soit reconnue de tous et que sa négation puisse enfin être pénalisée. De l’autre côté, les populations hutues réclament que leurs droits soient respectés, dont celui de pouvoir se déclarer « victime ». En effet, les crimes dont elles ont été victimes depuis 1990 dans le nord du Rwanda jusqu’à ceux commis dans les camps de réfugiés à l’Est du Congo en 1997 sont largement documentés dans des rapports des Nations Unies et de diverses organisations internationales. Certains de ces crimes, relatés très précisément dans « l’historique » Rapport Mapping, réalisé par de hauts experts de l’ONU, «  révèlent plusieurs éléments accablants qui, s’ils sont prouvés devant un tribunal compétent, pourraient être qualifiés de crimes de génocide  ». Ce droit à se déclarer victime est dénié tant par la communauté internationale, qui n’a toujours pas mis en place une juridiction compétente pour enquêter sur les crimes de masse qu’ont subis les populations hutues, que par le régime rwandais au pouvoir qui accuse tout Hutu qui se dit « victime », de « négationniste » du Génocide perpétré contre les Tutsis.

La tragédie qu’a connue le Rwanda a conduit à bon nombre d’histoires dramatiques. Mais toutes ne trouvent pas leur place dans la narrative officielle. Aujourd’hui, trop de Rwandais, toutes ethnies confondues, ont le sentiment que leur histoire n’est pas prise en compte à sa juste valeur, que les crimes dont ils ont été victimes ne sont pas suffisamment reconnus et que leur statut de victime n’est pas suffisamment respecté. Cela conduit inévitablement à une concurrence mémorielle à laquelle les seuls perdants sont ceux qui ont été victimes de ces crimes. C’est donc un cercle vicieux, où ceux qui ont échappé à la mort hier, continuent d’être victimes aujourd’hui en subissant négationnisme et déni de droit.

Le dialogue pour la co-construction d’une histoire réconcilié

L’entre-soi et le culte de la pensée unique ont conduit à la radicalisation des opinions et la stigmatisation de l’autre. La première étape à l’élaboration d’une histoire commune est l’acceptation de l’histoire de l’autre. Pour autant, cela ne pourra advenir qu’à la suite d’un réel dialogue, inclusif, ouvert et libre. Ce dialogue est le seul cadre propice à l´édification du climat de confiance entre les ethnies, indispensable à la réconciliation effective, à la paix et au développement durable au Rwanda et dans ses diasporas. Ce dialogue entre les victimes et rescapés, quels que soient les crimes dont ils ont été victimes, est aussi une condition sine qua non à l’élaboration d’une histoire mais aussi d’un avenir réconcilié.

Les liens historiques entre les peuples belge et rwandais, confèrent à la Belgique un rôle et une responsabilité. En cédant aux pressions du régime rwandais, Messieurs Maingain et Foret ont raté La Marche de l’histoire car ils auraient pu contribuer à la mise en place de ce dialogue inter-rwandais hautement nécessaire. Nous sommes toujours au carrefour de l’histoire, la Belgique peut soit initier ce dialogue et donc être un acteur prépondérant dans la reconstruction et la réconciliation du peuple rwandais, soit elle peut le refréner et ainsi contribuer à l’exacerbation des tensions au sein de la population rwandaise et dans ses diasporas. Ainsi donc, aux positions tranchées, accusations, insultes, diffamations, calomnies, caricatures d’opinion, stigmatisation… qui régissent les relations inter-rwandaises, le remède ne peut être que le dialogue pour qu’advienne enfin une co-construction d’une histoire réconciliée entre tous les Rwandais quels que soient les crimes dont ils ont été victimes.

Source: Le Soir

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