Réquisition contre le Dr Eugène RWAMUCYO : quand RFI relaie l’accusation sans rendre compte du procès

L’article publié par RFI à la suite des réquisitions de trente années de réclusion criminelle contre le Dr Eugène RWAMUCYO soulève une question essentielle : peut-on prétendre informer le public sur un procès d’une telle importance en ne rapportant pratiquement que la version du ministère public et des parties civiles ?

Tout au long de son article, RFI reprend les arguments développés par l’avocate générale ainsi que les déclarations de Me Karongozi, avocat de parties civiles. En revanche, le lecteur n’apprend presque rien des semaines de débats contradictoires qui ont pourtant profondément mis à l’épreuve plusieurs éléments de l’accusation.

Au cours des audiences, la crédibilité de nombreux témoignages a été longuement discutée. Plusieurs déclarations ont été confrontées à leurs contradictions. Plus marquant encore, un témoin important est revenu sur sa précédente déposition et a expliqué devant la Cour avoir subi des pressions avant son premier témoignage. Quelles que soient les conclusions que les jurés tireront de ces éléments, ils faisaient incontestablement partie des débats. Leur omission dans un compte rendu destiné au grand public prive celui-ci d’une compréhension équilibrée du procès.

RFI relaie également les propos présentant le Dr RWAMUCYO comme un acteur du projet génocidaire. Pourtant, c’est précisément cette accusation qui est soumise à l’appréciation de la Cour. La défense soutient notamment que le médecin n’a pris ses fonctions qu’au mois de mai 1994 et conteste que les éléments du dossier permettent d’établir sa participation personnelle aux crimes qui lui sont reprochés. Dans un État de droit, une telle accusation ne peut être retenue qu’au terme d’une démonstration fondée sur des preuves solides, examinées contradictoirement et établissant la culpabilité au-delà du doute raisonnable.

La réquisition de l’avocate générale appelle également une réflexion. Une réquisition n’est pas un jugement : elle constitue la position du ministère public et une proposition adressée à la Cour. Les jurés demeurent entièrement libres de la suivre ou de s’en écarter.

Dans l’opinion publique, cependant, cette distinction est souvent ignorée. Beaucoup assimilent une réquisition à une condamnation déjà acquise. Lorsqu’un média présente abondamment les réquisitions sans restituer avec la même précision les arguments de la défense et les débats contradictoires, il contribue inévitablement à orienter la perception du public, au détriment de la présomption d’innocence.

Un autre aspect mérite d’être relevé. Les réquisitions prononcées en appel apparaissent très proches de celles formulées en première instance, alors même que le périmètre des poursuites a évolué et que certaines accusations initiales ne sont plus retenues contre le Dr RWAMUCYO. Après plusieurs semaines d’audience, marquées par des contradictions relevées dans les témoignages et par des contestations importantes de certains éléments de preuve, cette continuité des réquisitions peut légitimement susciter des interrogations. Beaucoup y verront le sentiment que la condamnation est recherchée coûte que coûte, indépendamment de l’évolution du dossier. Il appartiendra naturellement à la Cour de démontrer, par son verdict, que seule la force des preuves guide la justice.

Cette situation rappelle un précédent qui a marqué l’histoire judiciaire rwandaise : l’affaire de Mgr Augustin Misago. Selon des déclarations rapportées à l’époque, le président Pasteur Bizimungu aurait estimé que, même si l’évêque était finalement reconnu innocent, il devrait exercer son ministère ailleurs. Quelles que soient les circonstances exactes de cette affaire, cette référence illustre le danger d’une logique où une accusation publique suffit à détruire durablement une réputation, indépendamment de l’issue du procès.

Les médias ont pourtant une responsabilité particulière lorsqu’ils couvrent une procédure pénale en cours. Informer ne consiste pas à reproduire les réquisitions du ministère public comme si elles préfiguraient déjà la décision de la Cour. Informer implique de restituer loyalement les débats, les contradictions, les arguments de chaque partie et les éléments susceptibles d’influencer l’appréciation des juges.

Les jurés de la Cour d’assises ont prêté serment de juger uniquement d’après les preuves discutées à l’audience et leur intime conviction, non d’après les commentaires médiatiques. Ils ont entendu les témoins, observé leurs déclarations, leurs contradictions, les explications des experts, les plaidoiries et les arguments de la défense. Leur mission consiste désormais à dire le droit, dans le respect de la présomption d’innocence.

La justice ne se mesure pas à la sévérité d’une réquisition, mais à la solidité des preuves qui fondent une éventuelle condamnation. Lorsqu’un doute raisonnable subsiste, il ne profite ni à l’accusation ni à la défense : il profite au droit. C’est cette exigence qui distingue un État de droit d’une justice dictée par l’émotion, la pression politique ou la médiatisation.

Contribution externe

16/07/2026

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